Maou attendait dans le jardin, en plein soleil. Elle était pâle.
« J’ai eu peur, c’est terrible — qu’est-ce qui s’est passé en bas ? »
Fintan essayait de parler, il sanglotait. « Ils ont tiré, ils les ont tués, ils ont tiré sur les gens enchaînés, ils sont tombés. » Il serrait les dents pour ne pas pleurer. Il haïssait Gerald Simpson, le Résident et sa femme, le lieutenant, les soldats, il haïssait Shakxon surtout. « Je veux m’en aller d’ici, je ne veux plus rester. » Maou le serrait contre elle, elle caressait ses cheveux.
Plus tard, ce soir-là, après le dîner, Fintan alla voir Geoffroy. Geoffroy était dans son lit, en pyjama, pâle et maigre. Il lisait un journal à la lumière de la lampe à pétrole, tout près de son visage parce qu’il n’avait pas ses lunettes. Fintan vit la marque que les lunettes avaient creusée à la base du nez. Pour la première fois, il pensa qu’il était son père. Non pas un inconnu, un usurpateur, mais son propre père. Il n’avait pas rencontré Maou en mettant des petites annonces dans les journaux, il ne les avait pas attirés dans un piège en leur promettant des richesses. C’était lui que Maou avait choisi, elle l’aimait, elle s’était mariée avec lui, ils avaient fait un voyage de noces, en Italie, à San Remo. Maou lui avait raconté si souvent, à Marseille, elle avait parlé de la mer, des calèches qui roulaient le long de la plage, de l’eau si tiède quand ils se baignaient la nuit, de la musique dans les kiosques. C’était avant la guerre.
« Comment vas-tu, boy ? » dit Geoffroy. Sans les lunettes, ses yeux étaient d’un bleu vif, très jeunes.
« Est-ce que nous allons bientôt partir ? » demanda Fintan.
Geoffroy réfléchit un peu.
« Oui, tu as raison, boy. Je crois que ça sera bien de partir d’ici maintenant. »
« Et tes recherches ? Et l’histoire de la reine de Meroë ? »
Geoffroy se mit à rire. Ses yeux brillaient.
« Ah oui, tu sais tout ? C’est vrai, je t’ai un peu parlé de tout ça. Il faudrait que j’aille vers le nord, en Égypte aussi, au Soudan. Et puis il y a les documents, au British Muséum, à Londres. Ensuite — » Il hésita, comme si tout cela avait du mal à reprendre un sens. « Ensuite, nous reviendrons, dans deux ou trois ans, quand tu auras un peu avancé tes études. Nous chercherons la nouvelle Meroë, plus en amont, là où le fleuve fait un grand W. Nous irons à Gao, là où tout a commencé, le Bénin, les Yorubas, les Ibos, nous chercherons les manuscrits, les inscriptions, les monuments. »
Tout d’un coup la fatigue vida son regard, sa tête se rappuya sur l’oreiller.
« Plus tard, boy, plus tard. »
Cette nuit-là, Fintan, avant de dormir, enfouit son visage dans le creux du cou de Maou, comme il faisait, autrefois, à Saint-Martin. Elle lui caressait les cheveux, elle lui chantait des comptines en ligure, celle qu’il aimait bien, sur le pont de la Stura :
« Al tram ch’a va Caïroli
Al Bourg-Neuf as ferma pas !
S’ferma mai sul pount d’la Stura
S’ferma mai sul pount d’la Stura
per la serva del Cura.
Chiribi tantou countent quant a lou sent
che lou cimenta !
Ferramiu, ferramiu, ferramiu,
Sauta Giu ! »
Au lever du jour, Okawho a lancé la longue pirogue sur l’eau du fleuve. Oya est assise à la proue, à la place qu’elle aime. Sur son dos son bébé est enveloppé dans un grand tissu bleu. De temps en temps, elle le tourne jusqu’à son sein pour qu’il suce le lait. C’est un garçon, elle ne sait pas son nom. Il s’appelle Okeke, parce qu’il est né le troisième jour de la semaine. La pirogue descend lentement le courant, passe devant les embarcadères où les pêcheurs attendent. Okawho ne se retourne même pas pour regarder la maison de Sabine Rodes, déjà loin, perdue dans les arbres. Quand il est revenu d’Aro Chuku, il a acheté la pirogue à un pêcheur du fleuve, il a fait quelques provisions sur le Wharf, du riz, du poisson séché, des camarons, des boîtes de conserve, une lampe à pétrole et quelques ustensiles pour la cuisine, ainsi qu’un coupon de tissu. Puis il est allé chercher Oya au dispensaire, et il l’a emmenée avec son fils.
La pirogue glisse dans le courant, sans effort, c’est à peine si Okawho doit appuyer de temps à autre sur la pagaie. Elle va vers le bas, vers les pays du delta, vers Degema, vers Brass, vers l’île de Bonny. Là où la vague de la marée remonte le fleuve, où les poissons-scies et les dauphins circulent dans l’eau trouble. Le soleil étincelle sur le fleuve sombre. Les oiseaux s’envolent devant la proue de la pirogue, fuient vers les îles. Derrière Okawho et Oya, il y a la grande ville de tôle et de planches, le Wharf, l’usine de bois dont le moteur commence à ronronner. Il y a les deux grandes îles étendues au ras de l’eau, et la carcasse du George Shotton , pareille à un animal antédiluvien. Déjà tout s’efface dans le lointain, se confond avec la ligne des arbres. Quand Okawho est revenu d’Aro Chuku, il n’est pas allé dans la maison de Sabine Rodes. Il a dormi dehors, près du dispensaire. Il était déjà parti, déjà loin, avec Oya, dans un autre monde. Sabine Rodes ne comprenait pas. Il a marché à travers la ville, lui qui ne sortait de sa maison que pour aller sur le fleuve, il a cherché Okawho près du Wharf. Il a même osé venir jusqu’à Ibusun, pour espionner. Il a questionné les sœurs, au dispensaire. C’était la première fois que quelque chose, quelqu’un, lui échappait. Puis, quand il a eu compris, il s’est enfermé dans sa grande salle lugubre, la salle des masques, aux volets toujours fermés, et il s’est assis dans un fauteuil pour fumer.
La pirogue glisse lentement sur l’eau du fleuve. Okawho ne dit rien, il a l’habitude du silence. Oya a couché son fils à l’avant de la pirogue, sous un toit de branches sur lequel elle a étendu le tissu bleu. Le soleil monte lentement dans le ciel, il traverse le fleuve comme sur une immense arche invisible. Jour après jour ils naviguent vers l’estuaire. Le fleuve est vaste comme la mer. Il n’y a plus de rive, plus de terre, seulement les radeaux des îles perdues dans les remous de l’eau. Là-bas, sur l’île de Bonny, les grandes compagnies pétrolières, Gulf, British Petroleum, ont envoyé leurs prospecteurs sonder la boue du fleuve. Sabine Rodes les a vus arriver un jour, sur l’embarcadère, de drôles de géants très rouges, habillés avec des chemises de couleur, des casquettes. Personne n’en avait jamais vu comme eux sur le fleuve. Il a dit à Okawho, mais peut-être qu’il parlait pour lui-même : « La fin de l’empire. » Les étrangers se sont installés au sud, à Nun River, à Ughelli, à Ignita, Apara, Afam. Tout va changer. Les pipe-lines vont courir à travers la mangrove, sur l’île de Bonny il y aura une ville nouvelle, les plus grands cargos du monde viendront, il y aura des cheminées très hautes, des hangars, des réservoirs géants.
La pirogue glisse sur l’eau couleur de métal rouillé. Les nuages sont levés au-dessus de la mer, ils forment une voûte ténébreuse. Oya est debout, elle attend la pluie. Le rideau avance sur le fleuve, efface les rives. Il n’y a plus d’arbres, plus d’îles, il n’y a que l’eau et le ciel confondus dans le nuage mobile. Oya se déshabille, elle est debout à la proue, son fils serré contre sa hanche, sa main gauche tient la longue perche posée sur l’étrave. Okawho appuie sur la pagaie, ils entrent dans le rideau de pluie. Puis l’orage passe, remonte le fleuve vers la forêt, vers les plaines d’herbes, vers les lointaines collines. Quand la nuit vient, il y a une lumière rouge à l’horizon, du côté de la mer, qui guide les voyageurs comme une constellation.
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