Le troisième jour, à la tombée du soir, lorsque ce sacré Bakavine qui avait pris l’habitude de venir bavarder chez nous (Dieu, qu’ils sont tous bavards!) se fut retiré je fis aussitôt semblant de m’endormir. Razoumikhine répéta ses recommandations habituelles et s’en alla après avoir longuement regretté que je ne pusse venir chez lui le lendemain soir à l’occasion de son anniversaire (je savais qu’il rattrapait le temps perdu en ma compagnie en travaillant toutes les nuits jusqu’à quatre heures du matin). À peine fut-il sorti que je me levai, enfilai mes vêtements et partis à la recherche d’un nouvel appartement. J’espérais que l’argent que je possédais suffirait à mon déménagement; j’aurais sous-loué un coin chez des habitants, de plus je devais recevoir un de ces jours une certaine somme de ma mère. Ce dont je me réjouissais en m’imaginant leur étonnement lorsqu’ils allaient apprendre que le malade qui, la veille, avait de la peine à se remuer venait de changer d’adresse. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi j’avais résolu que j’allais me débarrasser ainsi de tout le monde, que je ne les attirerais pas tous, à plus forte raison, dans mon nouvel appartement et que je n’éveillerais pas ainsi en eux des soupçons, cette fois-ci graves. Aujourd’hui en y songeant et en raisonnant en moi-même je me persuade que tous ces jours et surtout ce soir-là j’étais un peu fou. Le lendemain (d’ailleurs), j’en eus comme un soupçon. Je m’en souviens.
Je descendis doucement comme un chat, l’escalier et me dirigeai vers le pont Voznessenski. Je voulais louer un coin dans un endroit éloigné de la Fontanka [121]ou même au-delà. Il était près de huit heures. À l’angle de la Sadovaïa et de la perspective Voznessenski j’aperçus un hôtel, comme j’étais sûr d’y trouver des journaux j’y entrai pour lire à la rubrique des faits divers ce qu’on disait du meurtre de la vieille. Encore chez moi j’avais brûlé du désir de lire les journaux mais, par méfiance j’avais eu peur de prier Razoumikhine de m’en procurer. À peine étais-je entré et avais-je demandé un verre de thé et la Voix que j’aperçus (on dirait un fait exprès) dans la pièce voisine Zamiotov avec un monsieur, très gros. Il y avait devant eux une bouteille de champagne. C’était le monsieur qui payait. Ce n’est pas tout, du premier regard je me rendis parfaitement compte que Zamiotov m’avait aperçu mais ne voulait pas que je le susse. Je décidai de rester exprès, j’allumai une cigarette et m’assis près de la porte, en tournant le dos à Zamiotov. Il ne pouvait pas ne pas passer près de moi en sortant.
«Voudra-t-il me reconnaître ou pas?» pensai-je.
Je trouvai effectivement dans le journal un article, le deuxième sur ce sujet avec des renvois au premier. Je demandai le numéro qui contenait le commencement de l’article. On le retrouva et on me l’apporta Je n’avais pas peur que Zamiotov remarquât ce que j’étais en train de lire. Au contraire, je voulais même qu’il le sût, et c’est un peu pour cette raison que j’avais demandé le premier numéro. Je ne comprends pas pourquoi j’avais envie de risquer cette bravade, pourtant, j’en éprouvais le désir. Peut-être étais-je poussé par une fureur, fureur animale qui ne raisonne point.
Dans le journal.
[1] Allemands: Étaient baptisés «allemands» les vêtements à l’européenne, par opposition aux vêtements proprement russes, paysans: la touloupe, le cafetan, etc. Ici, Raskolnikov se fait remarquer parce qu’il est dans le quartier des Halles. Le mot «allemand» est souvent employé en russe dans le sens d’«étranger».
[2]Raskolnikov tire son nom de celui des Vieux-Croyants (en russe raskolniki: schismatiques) qui se séparèrent de l’Église officielle lors du grand schisme provoqué par la réforme liturgique du patriarche Nikon au milieu du XVIIe siècle.
[3] Aliona: déformation populaire d’Hélène.
[4]Le rouble vaut cent kopecks.
[5] Podiatcheskaïa: Une des rues du centre de Pétersbourg.
[6] Concombres: Les Russes les mangent, peu salés, avec les hors-d’œuvre et la vodka.
[7]Neuvième grade de la hiérarchie civile russe correspondant au grade de capitaine.
[8] Châle: Danse appelée pas de châle.
[9] Lewis: G. H. Lewis, grand admirateur d’Auguste Comte auquel il consacra plusieurs ouvrages, auteur de Physiology of Common Life. Ce livre fut traduit très rapidement en russe.
[10]Appelée tantôt Amalia Fedorovna, tantôt Amalia Ivanovna par l’auteur.
[11] La Petite Ferme : Chanson populaire.
[12] Un uniforme: Les fonctionnaires russes portaient un uniforme.
[13] Un simple coin: Avoir une chambre à soi était considéré comme un luxe chez les gens pauvres. Dans les habitations à bon marché, on louait les coins d’une pièce. On y installait plusieurs locataires.
[14]Appelé plus loin Afanassi Ivanovitch Vakhrouchine.
[15] Dounetchka: Diminutif affectueux de Dounia qui est déjà un diminutif d’Avdotia: Eudoxie.
[16]La verste fait un peu plus d’un kilomètre.
[17] En barbouillant de goudron: Signe d’infamie, lorsque l’inconduite d’une jeune fille était notoire, on badigeonnait de goudron le portail de la maison de ses parents.
[18] Arpenter la pièce: Trait que Dostoïevski prête à nombre de ses héros. Lui-même avait cette habitude lorsqu’il réfléchissait ou bavardait avec quelqu’un.
[19] Le carême de l’Assomption: Il y a quatre carêmes dans le calendrier orthodoxe:
Le grand carême.
Le carême de la Saint-Pierre.
Le carême de l’Assomption, du 1er au 15 août.
L’Avent ou carême de la Saint-Philippe, du 15 novembre au 24 décembre.
[20] L’île Vassilevski: La plus grande des îles de l’embouchure de la Néva.
[21] La Vierge de Kazan: Un des cultes les plus populaires en Russie. La cathédrale de Kazan, à Pétersbourg, contenait une image miraculeuse de la Vierge apportée de Kazan à Moscou en 1579, puis à Pétersbourg en 1721. Elle était couverte d’ornements et de joyaux d’un très grand prix et constamment entourée de fidèles.
[22] La croix de Sainte-Anne: Une des principales décorations russes qui comportait elle-même plusieurs classes.
[23] Aux îles: Les îles étaient la résidence d’été des Pétersbourgeois aisés. Ils y habitaient des villas dispersées dans la verdure. À la pointe de l’île Vassilevski le fleuve se divise en grande et en petite Néva.
[24] L’île Petrovski: Cette île tient son nom de Pierre le Grand qui y créa un parc.
[25] Il se revoit enfant…: Le rêve de Raskolnikov est entremêlé de souvenirs des vacances que Dostoïevski passait, enfant, dans le domaine de ses parents à Darovoïé à 150 kilomètres de Moscou dans la province de Toula.
[26] Le gâteau des morts: Plat de riz ou bouillie de froment garni de raisins secs et de fruits confits qu’on sert au repas des funérailles et qu’on apporte à l’église lors d’un service de commémoration.
[27] Sarafane: Costume des paysannes russes, sorte de robe brodée qu’elles passent sur leur jupe.
[28] La place des Halles: Ancien marché au foin, où s’étaient installées les Halles, quartier très animé surtout au moment des grandes fêtes.
[29] Deux archines huit verchoks: Une archine: 0,71 m; un verchok: environ 4,4 cm.
[30] Verchok : Voir la note 29.
[31] Le jardin Ioussoupov: Dostoïevski habita près de ce jardin au retour du long séjour à l’étranger qu’il fit avec sa seconde femme, Anna Grigorievna.
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