Après un moment de silence, Raskolnikov demanda sans se retourner:
– C’est toi que je voyais près de moi pendant mon délire… et que je ne reconnaissais pas?
– Oui, tu avais même des accès de rage. Un jour je suis passé te voir avec Zamiotov.
– Avec Zamiotov? Avec le greff[ier]? Pour quoi faire?
– Il a exprimé le désir de faire ta connaissance… lui-même. C’est un garçon très aimable. Nous sommes allés avec lui chez Louisa, et nous avons beaucoup parlé de toi. À présent nous sommes amis. Qui d’autre que lui aurait pu me renseigner sur ton compte?
– Est-ce que j’ai eu le délire? (Comme ne m’appartenant plus.)
– Sur quel sujet ai-je divagué? demanda-t-il tâchant de se soulever sur le lit.
– En voilà une question! Ce que tu disais? Voyons, ne te lève donc pas. On sait bien ce que peut dire un homme lorsqu’il a la fièvre. Et maintenant, mon vieux, à la besogne.
– Qu’est-ce que je disais?
– Pendant que tu délirais? Mon Dieu, c’est que tu y tiens! N’aurais-tu pas peur d’avoir laissé échapper quelque secret? Tu peux te rassurer: il n’a pas été question de la comtesse. Par contre, tu as parlé d’un bouledogue, d’un portier, d’Alexandre Ilitch et de Nikodim Fomitch, surtout de ces deux derniers. Ils ont dû te frapper l’autre jour. En plus, vous vous intéressiez extrêmement à l’une de vos chaussettes, vous vous lamentiez: qu’on me donne ma chaussette! Zamiotov l’a cherchée lui-même dans tous les coins et vous a apporté cette saleté dans ses propres mains parfumées et ornées de bagues. Ce n’est qu’alors que vous vous êtes calmé et avez pressé cette guenille dans vos bras pendant toute une journée… Vous la pressiez si fort qu’on ne pouvait vous l’enlever, elle doit se trouver encore quelque part sous ta couverture. Tu demandais également une frange pour ton pantalon. Zamiotov t’a longtemps interrogé pour savoir de quelle frange tu parlais.
Silencieux, je faisais le mort. Zamiotov est venu examiner mes chaussettes. Je tâtai de la main les objets qui m’entouraient: c’est bien ça, la chaussette est toujours à côté de moi. Je la serrai dans les mains…
– À présent, revenons à nos affaires, continua Razoumikhine. Voici, je prélève sur ton argent, si tu ne protestes pas, trente roubles qui, je le vois, cherchent un emploi et je reviens incontinent. Nastenka si monsieur avait besoin de quelque chose, aidez-le. Et n’oubliez pas la confiture. De la framboise, absolument! Du reste, je passerai moi-même chez Sonetchka. Je t’enverrai Zossimov. D’ailleurs, je reviendrai, aussi.
– Il l’appelle Sonetchka. Quel toupet! dit Nastassia dès que Razoumikhine fut sorti; on voyait qu’elle était depuis longtemps sous le charme du jeune homme. Je me taisais, la servante se détourna, commença par ouvrir la porte pour entendre ce qui se passait en bas, ensuite elle descendit l’escalier à son tour. Elle était trop curieuse de savoir comment Razoumikhine allait se comporter envers Sonetchka. Enfin, il restait seul.
Nastassia à peine partie, je saisis la chaussette, celle-là même du pied gauche, et me mis à l’examiner attentivement à la lumière: est-il possible de distinguer quoi que ce soit? Mais la chaussette avait été, même avant la chose, tellement usée, noire, et sale, et je l’avais depuis si longtemps frottée contre le sol et mouillée qu’il était impossible de deviner en la regardant qu’elle était maculée de sang. Le bout de la chaussette et toute la plante ne formaient qu’une grande tache sombre. Je me tranquillisais. Zamiotov n’a rien pu voir, néanmoins, c’est très curieux qu’il soit venu jusqu’ici et se soit déjà lié avec Razoumikhine. Ce qui me faisait surtout enrager, c’est que je me sentais faible, impuissant et sous la tutelle de Razoumikhine pour qui tout à coup je ressentais presque de la haine. À présent il ne va plus me quitter tant que je ne serai pas rétabli; je suis encore si faible que la raison peut me manquer et il m’échapperait alors quelque parole imprudente. Il vaut mieux me taire tout le temps. Qu’ils soient maudits! Je ne veux pas rester avec eux, je veux être seul. La solitude, voilà ce que je désire. L’irritation et la fièvre m’avaient repris; je n’ai pas besoin d’eux! Le fait que Razoumikhine m’avait retrouvé, sauvé, soigné à ses frais, qu’aujourd’hui encore il s’efforçait de me consoler et de me distraire, tout cela ne faisait que me tourmenter et me fâcher. J’attendais son retour avec une rage froide. Cependant j’avais mal à la tête, tout tournait devant moi, je fermai les yeux. Nastassia entra en faisant grincer la porte, me regarda et croyant que je m’étais rendormi se retira. Une heure et demie plus tard, comme il faisait déjà sombre, la voix bruyante et sonore de Razoumikhine me parvint de l’escalier. Je m’étais assoupi. Cette voix me fit sursauter. Razoumikhine ouvrit la porte mais voyant que j’avais les yeux fermés s’arrêta sans mot dire sur le seuil. Alors je le regardai.
– Puisque tu ne dors pas, me voilà! Nastassia, apporte tout ici, cria-t-il. Je vais te rendre mes comptes. Tu as fait un fameux somme. Il serrait avec un air de triomphe un paquet entre les mains.
Je le considérais froidement.
– Le sommeil est une bonne chose, mon vieux Vassia, je vais bientôt me retirer jusqu’à demain. Dors, cela te fait du bien. Chemin faisant, je suis passé chez Bakavine, il va venir t’examiner. Profitons de ce qu’il n’est pas encore là pour regarder mes emplettes. Nastassiouchka nous tiendra compagnie. La servante était déjà entrée dans ma chambre, on eût dit qu’elle ne pouvait lâcher d’un pas Razoumikhine.
– Eh bien, premièrement, continua-t-il en défaisant son paquet.
(Raskolnikov se souleva, étonné; qu’est-ce? quelle heure est-il? cria-t-il), premièrement, voici une casquette. Veux-tu me permettre de te l’essayer?
Il s’approcha de moi, me souleva pour me faire essayer la casquette. Je le repoussai avec dégoût.
– Non, non. Demain… fis-je.
– Si, mon vieux Vassia, laisse-toi faire. Demain il serait trop tard, d’ailleurs l’inquiétude me tiendrait éveillé toute la nuit car j’ai acheté la casquette sans avoir de mesures, au jugé. C’est ça, s’écria-t-il d’un ton de triomphe, c’est juste à la mesure. À présent je peux dormir tranquille. Cela, mon vieux Vassia, est la chose la plus importante, dit-il, en enlevant la casquette de ma tête et en la contemplant avec extase. Le couvre-chef, à parler d’une manière générale, contribue au succès, dans la haute société. Toute la philosophie quotidienne y est incluse. La casquette est merveilleuse, continua-t-il avec une sincère admiration. Maintenant, Nastenka, comparez ces deux chapeaux, ce palmerston, il prit dans un coin mon feutre rond et déformé qu’il appela je ne sais pourquoi palmerston, et le posa sur la table à côté de la casquette nouvellement achetée, comparez ce palmerston et cette acquisition élégante. Vois-tu, Vassia, nous allons faire don au Musée académique de ce chapeau rond que nous dirons être le nid d’un oiseau de Zanzibar, dont les œufs se sont cassés en route. À présent, continuons: Vassia, à ton avis, qu’est-ce que j’ai payé cette casquette. Devine un peu le prix! Nastassiouchka, s’adressa-t-il à la servante, voyant que je me taisais.
– Eh bien… Tu as dû en donner vingt kopecks, fit Nastassia en admirant à son tour la casquette.
– Vingt kopecks! Idiote! Soixante kopecks. Est-ce qu’on peut de nos jours acheter une casquette pour vingt kopecks. On m’a promis que si tu usais celle-là au cours de cette année, l’an prochain on t’en donnerait une autre pour rien. Je te le jure. Passons à présent aux États-Unis d’Amérique. Que dis-tu de cette culotte? Je te préviens: j’en suis fier! et il déroula devant nous un pantalon gris.
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