– Quel homme! Toujours ces principes. Quelle bêtise! Quant à moi, j’aime tous les braves types. Que la personne soit sympathique, voilà mon principe. Pour ce qui est de Zamiotov, nous avons, en effet, entrepris une certaine affaire ensemble.
– Je serais curieux de savoir quoi? fit Bakavine.
– Mais à propos du peintre en bâtiments. Nous finirons par le faire élargir, du reste, il n’y a pas de mal, on va le relâcher sans notre intervention. À présent, l’affaire est tout à fait claire, nous ne ferons que hâter le cours des événements.
– De quel peintre parles-tu?
– Je te l’ai pourtant racontée, cette histoire. Non? C’est vrai, tu ne sais que le début de l’affaire, c’est au sujet du meurtre de la vieille, le cas du peintre n’est venu s’y joindre que plus tard.
– J’ai été au courant de cet assassinat avant que tu m’en aies parlé… j’en ai lu quelque chose dans les journaux, cette affaire m’intéresse particulièrement.
– On a aussi égorgé Lizaveta, l’interrompit tout à coup Nastassia en s’adressant à moi.
– Qui est-ce, Lizaveta? ne puis-je m’empêcher de balbutier.
– Lizaveta Petrovna, la marchande. Tu devais la connaître. Elle venait ici en bas. C’est elle qui t’a rapiécé ta chemise, celle-ci.
– Cette chemise, répétai-je tout bas.
– Mais oui! Tu penses peut-être que je m’en suis occupée moi-même! Je ne sais pas coudre avec une aiguille fine. Elle t’a mis cinq pièces, murmurait-elle en examinant la chemise, tu as là un beau chiffon. Tu devais dix kopecks pour le travail que tu n’as pas encore payé. On l’a tuée enceinte. Elle avait été battue souvent. N’importe qui pouvait la maltraiter.
– Eh bien, et ton peintre, l’interrompit Bakavine en s’adressant à Razoumikhine.
– Il est tout bonnement accusé de ce meurtre.
– Est-ce qu’il y a des charges? Comment… donc? On a trouvé de nouvelles charges? demanda Bakavine, qui, manifestement, voulait apprendre je ne sais quoi.
– Quelles charges! Du reste, il y avait justement une charge mais ce n’en était pas une, et c’est ce qu’il s’agit de prouver. Au début, il y a eu des soupçons contre ces…, comment donc s’appellent-ils? contre Bergstolz et l’étudiant Kopiline. Mon Dieu, que c’est stupide! Ça m’échauffe la bile. À propos, Vassia, tu es au courant de l’affaire, toi? En ton absence, c’est-à-dire pendant que tu es resté étendu, on a commis un meurtre à côté d’ici; qu’est-ce que je raconte! à cette époque-là tu sortais encore; mais oui, le jour même où tu es allé au commissariat… tu as entendu tout raconter là-bas, on en a parlé devant toi; tu as eu un évanouissement. C’était encore avant ta maladie. (La veille du jour où tu es venu me voir. Tu es longtemps resté sans connaissance, on m’a racon[té]… il a eu un évanouissement là-bas.)
Je me détournai, sans mot dire. Je ne pouvais regarder mes visiteurs, je respirais à peine.
– Eh bien?
– Eh bien, Bergstolz, le gros, et Kopiline ont fourni des explications satisfaisantes. Porphyre Filipovitch a dû te le raconter. En premier lieu, pourquoi auraient-ils commis le meurtre et amené le portier aussitôt après. On dit que la porte était ouverte. Ils sont allés prévenir le portier que la porte était fermée à l’intérieur, et en revenant ils l’ont trouvée ouverte. C’est là qu’est la pierre d’achoppement; cela les a déroutés, eux, ainsi que Bergstolz.
– Je sais, fit Bakavine. Il rachetait à la vieille les objets non dégagés à temps. C’est un filou; il en est toujours ainsi chez nous, puisque c’est un filou, puisqu’il rachetait des objets non dégagés, on en déduit que c’est lui l’assassin. Pourquoi avoir conclu cela? Quel baveur!
– Je sais que vous avez failli vous battre avec Porphyre chez les Porochine. C’est vrai qu’il est fier mais il est très doué, il fera un excellent juge d’instruction. Avec les réformes actuelles nous avons besoin de ces hommes pratiques.
– Et qu’est-ce qui est arrivé ensuite? interrompit Bakavine d’un ton mécontent.
– Voilà. Ces deux types, l’étudiant et Bergstolz, n’ont plus été inquiétés. Des dizaines de témoins les avaient vus pendant la dernière demi-heure. Ils ont présenté pour chaque minute un témoin spécial.
– Je sais tout cela.
– De plus, les portiers les avaient vus entrer, d’abord Bergstolz, ensuite l’étudiant. Ce dernier venait dégager un objet, le temps qu’il y est resté, trois minutes au plus, ne pouvait suffire à commettre un meurtre, encore que le portier ait trouvé les deux cadavres tièdes. Par conséquent, juste au moment où ces messieurs cognaient à la porte l’assassin se trouvait dans l’appartement. Ils l’avaient surpris, dérangé et l’auraient attrapé comme une souris si Bergstolz, ennuyé d’attendre l’étudiant, n’était pas allé, sot qu’il est, chercher le portier lui aussi. L’assassin souleva le crochet et s’enfuit aussitôt.
– (Je connais toutes ces suppositions.) On croit que lorsque les autres sont revenus l’assassin se cachait dans l’appartement vide. Je connais cette hypothèse, ajouta Bakavine, d’un ton moqueur.
– C’est évident, s’écria vivement Razoumikhine comme s’il prévoyait des objections, sinon on l’aurait rencontré.
– Malheureusement, tout cela, murmura Bakavine en faisant une moue, est beaucoup trop fin. Il y faudrait plus de clarté et plus de consistance.
– Quel type tu fais, Bakavine, s’écria Razoumikhine avec une expression de douleur et de vif reproche, tu es un garçon sans égal un cœur des plus nobles, et pourtant tu es rempli d’une haine! Parce que vous fréquentez, tous les deux dans la même maison et que vous vous êtes chamaillés pour des raisons idiotes, il faut que tu t’obstines à contredire et à ne pas comprendre ce qui est l’évidence même. À mon avis, Porphyre a deviné juste, mais juste!
– Vois-tu, dès le début, se présente un problème qu’il ne peut pas résoudre, dit tranquillement Bakavine: Lizaveta et la vieille se trouvaient-elles ensemble dans l’appartement quand l’assassin les a tuées ou bien les a-t-il égorgées séparément.
– Séparément, séparément, vociféra Razoumikhine, échauffé. C’est là le point essentiel, toutes les conjectures sont à présent basées là-dessus.
– Séparément? Donc, il s’est mis à égorger la vieille et a oublié de fermer la porte, puisque l’autre femme est venue plus tard. Sinon, l’aurait-il laissée entrer? Il aurait eu peur et se serrait caché comme à l’arrivée de Bergstolz.
– C’est que précisément cette porte ouverte est un fait précieux qui aide à établir toute l’histoire.
– C’est bien fini…
– Ce n’est pas fini du tout. Bakavine, mon vieux, il suffit que tu prennes quelqu’un en grippe pour que tu sois prêt à le déchirer. Parce que Porphyre et toi vous faites la cour à la même jeune fille ce n’est pas une raison pour…
– Ne raconte pas de bêtises, répliqua Bakavine en pâlissant mais toujours calme.
– Des bêtises? Les faits ont démontré que ce ne sont pas des bêtises ni des théories en l’air. À présent tout est reconstitué, cela a dû se passer ainsi. Premièrement, l’assassin, quel qu’il soit, est une personne inexpérimentée.
– Le (juge d’instruction) Semionov affirme que l’homme était habile et expérimenté, habile, le nœud…
– Il ment, il en a menti. Du reste il ne l’avait dit que tout au début, à présent il est de notre avis. L’homme était certainement malhabile et inexpérimenté, c’était là son premier crime. Il était tellement troublé qu’il en a oublié même de refermer la porte. (C’est là, c’est la vérité exacte, le fondement de tout. Question de psychologie. Pourquoi ris-tu?) Il n’a su que tuer, car il n’a même pas trouvé le temps de prendre l’argent. Les obligations à 5 % étaient là, dans le coffre.
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