– Pas un seul trou, pas une seule tache, malgré qu’il ait été porté. Gilet assorti: de la couleur du pantalon, comme la mode l’exige, et également usé, mais c’est même préférable: il n’en est que plus souple, plus doux. Vois-tu, Vassia, pour faire sa carrière dans le monde il suffit à mon avis, de se guider sur la saison. Nous sommes en été, aussi ai-je acheté un gilet et une culotte d’été. Évidemment, en automne tes vêtements auront vécu comme le monarque de Babylone, bien que non pas du fait d’un excès de magnificence, ni de troubles intérieurs; mais la saison alors exigera quand même une étoffe plus épaisse, d’autre part il nous restera des loques très respectables pour confectionner des bandes à remplacer les chaussettes en hiver. Maintenant, devine le prix!
Il regarda Nastassia d’un air vainqueur; mon expression froide et même rageuse devait le troubler.
– Un rouble vingt-cinq kopecks, ni plus ni moins, pour le pantalon et le gilet. C’est vraiment pour rien, d’autant plus qu’on m’a également promis que si tu arrivais à les user, tu aurais le droit de prendre dans la même boutique à ton choix des vêtements en meilleure étoffe anglaise. On te les donnera gratis. Maintenant, passons aux bottes. Vassia, regarde, elles ont été portées mais, qu’en penses-tu? elles feront encore bien un usage de trois mois. Ça, c’est certain. Je les ai achetées en connaisseur, je suis un spécialiste en matière de chaussures, et j’en suis fier; cette paire n’a été portée qu’une semaine, elle vient de l’étranger: le secrétaire de l’ambassade anglaise s’en est défait au marché. Il était très à court d’argent. Je l’ai payée un rouble frais de transport compris. C’est de la chance!
– Elles n’iront peut-être pas à son pied, fit Nastassia.
– Et cela, qu’est-ce que c’est? et Razoumikhine tira solennellement de sa poche ma vieille botte, horriblement trouée, desséchée, toute sale et recroquevillée.
– J’ai songé à tout comme le savant naturaliste qui reconstitue un squelette sur un seul os, le boutiquier Fomine a relevé l’exacte dimension de la botte d’après cette ruine, en m’assurant que ça le connaissait, et sachez qu’un naturaliste mentirait plutôt que Fomine. À présent Vassia, passons au chapitre des intimités. Tu n’as pas de chemise – celle-ci ne vaut rien – en voici donc deux en toile avec des devants à la mode. Car, mon cher, le bon linge, plus on le porte, meilleur il devient. C’est un fait connu; les chemises ont été portées mais elles n’en sont que plus solides: un rouble cinquante les deux; on m’a donné le caleçon par-dessus le marché, il n’y en a qu’un seul mais il doit te suffire, car c’est un article qu’on dissimule aux yeux des autres, surtout dans la haute société. Donc un rouble cinquante et un rouble font deux roubles cinquante, plus un rouble vingt-cinq et soixante kopecks; total quatre roubles trente et cinq roubles soixante-dix de monnaie, que voici. (il posa l’argent sur la table.) Tu es habillé des pieds à la tête, car à mon avis ton manteau palmerston non seulement peut encore servir mais a un certain air d’extrême distinction. Quant aux chaussettes et au reste, envoie-les au diable. À quoi sont-elles bonnes? Tu y pourvoiras toi-même… Je te conseille de laver la chemise que tu as sur toi et comme elle est depuis longtemps en loques tu n’auras qu’à en confectionner des bandes pour envelopper tes pieds. Il y en aura assez pour deux paires, je n’ai pas besoin d’ajouter qu’à présent ce procédé est très à la mode même parmi les dames. Donne qu’on te change de chemise.
– Je ne veux pas… je ne veux pas, dis-je en le repoussant des mains.
– Il le faut, Vassia, celle que tu portes est tellement sale et imprégnée de sueur, etc., etc., que, si tu la gardais, tu en serais malade trois jours de plus. Laisse-moi t’aider! Nastenka, ne faites pas la prude, venez me donner un coup de main. Et, de force, il me changea de linge. Nastassia prit ma vieille chemise pour la laver. Furieux, je me rejetai sur mon oreiller et versai des larmes de rage.
– Voyons! voyons! Quel homme! s’écria Razoumikhine abandonnant complètement son ton artificiel et enjoué; il me regarda avec reproche.
– Je n’ai pas besoin de nounous, je n’ai pas besoin de bienfaiteurs ni de consolateurs, laissez-moi, laissez-moi, balbutiai-je d’une voix rauque, en sanglotant.
Cependant Razoumikhine me contemplait très tristement, d’un air de sincère affliction.
– Pourquoi, continuai-je, la voix empoisonnée de haine, pourquoi causes-tu avec moi?
À cet instant la porte s’ouvrit et Bakavine entra dans la chambre. C’était un médecin pour le moment sans travail, un médecin très habile; il était grand, avait un visage bouffi, des cheveux blonds, des yeux grands mais incolores, un sourire sarcastique. Je l’avais déjà rencontré. Sa présence m’avait toujours été particulièrement pénible.
– Eh bien, fit-il, le regard fixé sur mon visage; il s’assit sur le lit.
– Toujours hypocondriaque; il a pleuré parce que nous l’avons changé de linge.
– C’est naturel.
Il me tâta le pouls et la tête.
– Toujours mal à la tête?
– Je me porte bien, parfaitement bien, insista Raskolnikov avec irritation en se soule[vant].
– Hum! Ça va. Bien. Très bien. A-t-il mangé?
On lui répondit, puis on demanda ce qu’on pouvait me donner.
– On peut lui donner…
– Du potage, du thé…, tant qu’il voudra. Il a pour ces choses sa propre mesure. Naturellement, les champignons et les concombres lui sont interdits. Donnez-lui du bœuf, quant au reste, nous verrons demain s’il ne faut pas lui enlever sa potion.
– Demain soir, je lui ferai faire une promenade, s’écria Razoumikhine. Son costume l’attend; nous passerons au jardin Ioussoupov et ensuite au Palais de Cristal.
– Demain je ne le dérangerais pas, fit Zossimov sur un ton apathique. À moins que ce soit pour quelques instants seulement… Et si le temps le permet.
– C’est dommage, alors après-demain.
– Après-demain non plus.
– C’est vraiment dommage, je me disposais justement à l’emmener chez Zamiotov. Il connaît tous les endroits intéressants et est accueilli partout comme le maître.
– Ah! si vous pouviez venir aujourd’hui chez moi, je serai là. Je peux déjà marcher et j’irai n’importe où… si je le veux.
– Qui est-ce que tu attends? Zossimov se taisait.
– Que c’est dommage! s’écria Razoumikhine. Aujourd’hui, je pends la crémaillère, c’est à deux pas d’ici, j’aurais voulu qu’il vînt. Tu viendras, toi? Tu as promis, s’adressa-t-il brusquement à Zossimov.
– Je ne sais pas, peut-être. Qui sera là?
– Des camarades d’ici; il m’arrive de n’avoir pas d’amis pendant deux mois, et d’autres fois j’en ai toute une bande.
– Qui est-ce?
– Un maître de poste de je ne sais quel district. Il y a passé sa vie entière. À présent il touche une pension. Pauvre homme, il ne dit jamais rien, j’aime bien le rencontrer, une fois tous les cinq ans.
Des personnes qui ne sont pas d’ici, contempor[?]! Si ce n’est mon vieil oncle, un vieillard de soixante-cinq ans qui est arr[ivé] à Pétersbourg il y a une semaine pour affaires.
Peu importe. Tous les autres. Ton ami Porphyre Stepanovitch, le juge d’instruction. C’est bête vraiment, parce que vous vous êtes querellés un jour, tu es capable de ne pas venir.
– Ne parlons plus des endroits, mais à part ça, qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre vous deux et Zamiotov, demanda Bakavine, en me désignant du doigt, et en esquissant des lèvres un sourire entendu.
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