En décembre, Gabinius et Cornélius quittèrent leur fonction de tribuns, et une nouvelle marionnette à la solde de Pompée, le tribun désigné Caius Manilius, reprit la sauvegarde de ses intérêts au sein de l’assemblée populaire. Il proposa immédiatement une loi accordant à Pompée la poursuite de la guerre contre Mithridate ainsi que le gouvernement des provinces asiatiques de Cilicie et de Bithynie — ces deux dernières étant aux mains de Lucullus. Si Cicéron avait entretenu le moindre espoir qu’on l’oublie sur cette affaire, il dut déchanter lorsque Gabinius vint le voir avec un message de Pompée. Celui-ci lui faisait brièvement ses amitiés et lui annonçait qu’il comptait sur lui pour soutenir la lex Manilia « dans toutes ses dispositions », et non seulement dans les coulisses mais aussi sur le devant de la scène, du haut des rostres.
— « Dans toutes ses dispositions », répéta Gabinius avec un sourire narquois. Tu sais ce que ça veut dire.
— Je présume que cela fait référence à la clause qui te nomme à la tête des légions de l’Euphrate et te donne donc légalement l’immunité contre toute poursuite maintenant que ton mandat de tribun a expiré.
— Exactement, fit Gabinius avec un grand sourire avant de faire une imitation assez convaincante de Pompée en se redressant et gonflant les joues. « N’est-il pas intelligent, messieurs ? Ne vous avais-je pas dit qu’il était intelligent ? »
— Calme-toi, Gabinius, dit Cicéron avec lassitude. Je t’assure qu’il n’y a personne que je verrais partir pour l’Euphrate avec plus de plaisir.
Il est dangereux en politique de tenir le rôle du souffre-douleur d’un grand homme, c’était pourtant celui dans lequel Cicéron se retrouvait maintenant piégé. Ceux qui n’avaient jamais osé insulter ou critiquer directement Pompée pouvaient en revanche taper sur son représentant juridique en toute impunité, sachant que chacun comprendrait quelle était la cible réelle. Mais il n’y avait pas moyen d’échapper à un ordre du commandant en chef, aussi fut-ce l’occasion pour Cicéron de prononcer son premier discours aux rostres. Il se donna énormément de mal et commença à me le dicter plusieurs jours auparavant avant de le faire lire à Quintus et à Frugi pour solliciter leur avis. Il le garda prudemment à l’écart de Terentia car il savait qu’il devrait en envoyer un exemplaire à Pompée et n’y était pas allé de main morte avec la flatterie. (Je vois, par exemple, sur le manuscrit que « le génie surhumain de Pompée pour le commandement » s’est mué, sur la suggestion de Quintus, en « génie surhumain et incroyable de Pompée pour le commandement ».) Il trouva une formule brillante pour résumer la réussite de Pompée — « une loi, un homme, une année » — et passa des heures sur le reste du discours, conscient que, s’il échouait aux rostres, ce serait un frein à sa carrière politique et que ses ennemis en profiteraient pour laisser croire qu’il n’avait pas la fibre populaire susceptible d’émouvoir la plèbe de Rome. Le matin fatidique arriva, et Cicéron en fut malade de trac, vomissant de façon répétée dans les latrines tandis que je me tenais près de lui avec une serviette. Il avait les traits si tirés et était tellement pâle que je me demandais s’il aurait la force de marcher jusqu’au forum. Mais il pensait sincèrement qu’un grand orateur, quelle que soit son expérience, devait avoir peur avant de monter sur scène — « les nerfs doivent être aussi tendus que la corde d’un arc si l’on veut que les flèches partent » — et, lorsque nous arrivâmes au fond des rostres, il était prêt. Il va sans dire qu’il n’avait pas de notes. Nous entendîmes Manilius annoncer son nom, et les applaudissements commencèrent. C’était une belle matinée, claire et lumineuse. La foule était innombrable. Cicéron rajusta ses manches, se redressa de toute sa taille et monta lentement vers le tumulte et la lumière.
Catulus et Hortensius menaient une fois encore l’opposition contre Pompée, mais ils avaient développé de nouveaux arguments depuis la lex Gabinia, et Cicéron s’en amusa un instant.
— Que dit Hortensius ? plaisanta-t-il. Que si l’on doit attribuer les pleins pouvoirs à un seul homme, il faut que ce soit à Pompée, mais qu’il ne faut pas donner les pleins pouvoirs à un seul homme ? Ce raisonnement est périmé, et ce ne sont pas tant les mots que les faits qui le réfutent. C’était déjà toi, Hortensius, qui dénonçais le courageux Gabinius pour avoir proposé une loi nommant un seul commandant contre les pirates. Je te le demande maintenant au nom du Ciel, Hortensius : si, en cette occasion, le peuple romain avait davantage tenu compte de ton opinion plutôt que de sa sécurité et de ses intérêts personnels, pourrions-nous nous targuer d’une telle gloire et d’un empire mondial ?
Dans le même ordre d’idée, si Pompée voulait Gabinius pour commander certaines de ses légions, il fallait le lui envoyer, car nul n’avait fait davantage, excepté Pompée lui-même, pour vaincre les pirates.
— Parlant pour moi-même, conclut-il, quels que soient le dévouement, la sagesse, l’énergie ou le talent dont j’ai pu faire preuve, ce que je peux obtenir en vertu de la préture que vous m’avez confiée, je le consacrerai à la défense de cette loi. Et que les dieux m’en soient témoins — et plus précisément les gardiens de ce lieu saint, qui voient si clairement dans le cœur de tous ceux qui veulent entrer dans la vie publique —, je n’agis pas pour plaire à Pompée ni dans l’espoir d’obtenir une faveur de lui, mais uniquement pour le bien de mon pays.
Il quitta les rostres sous les applaudissements respectueux. La loi fut promulguée, Lucullus fut dessaisi de son commandement et Gabinius fut nommé légat. Quant à Cicéron, il avait franchi un nouvel obstacle sur la route qui menait au consulat, mais il était plus détesté que jamais par les aristocrates.
Plus tard, il reçut une lettre de Varron lui décrivant la réaction de Pompée lorsqu’il apprit qu’il avait le contrôle total des forces romaines sur le front Est. Alors que ses officiers se pressaient autour de lui dans son quartier général d’Éphèse pour le féliciter, il se rembrunit, se donna une claque sur la cuisse et déclara (d’une voix lasse, à en croire Varron) :
— Comme cela me rend triste, cette succession de missions. Je préférerais vraiment faire partie de ces gens dont personne n’a jamais entendu parler si je ne peux jamais me reposer du service militaire ni éviter de faire l’objet des convoitises, pour pouvoir vivre tranquillement avec ma femme à la campagne.
Une telle comédie était difficile à avaler, surtout quand le monde entier savait à quel point il avait désiré ce commandement.
La préture marqua une ascension dans la position sociale de Cicéron. Il disposait à présent de six licteurs pour l’escorter dès qu’il sortait de chez lui. Il ne les aimait pas beaucoup. C’étaient des brutes, engagées pour leur force physique et leur cruauté naturelle : quand un citoyen romain se voyait condamné à recevoir un châtiment, ils servaient également de bourreaux, et ils étaient devenus experts en coups de fouet et têtes tranchées. Comme leur poste était permanent, certains se trouvaient proches du pouvoir depuis des années et considéraient parfois, non sans un certain mépris, les magistrats qu’ils protégeaient comme de simples politiciens de passage, ici aujourd’hui, demain disparus. Cicéron détestait les voir écarter sans ménagement la foule de son chemin, ou ordonner aux passants de se découvrir ou de descendre de leur monture en présence d’un préteur — les personnes qu’ils humiliaient ainsi étaient ses électeurs. Il ordonna aux licteurs de faire preuve de davantage de civilité et, pendant quelque temps, ils s’exécutèrent, mais finirent bien vite par retomber dans leurs anciennes habitudes. Leur chef, le proximus lictor, censé ne pas quitter Cicéron d’une semelle, se montrait particulièrement odieux. J’ai oublié son nom maintenant, mais il rapportait sans cesse à Cicéron les derniers potins sur ce que préparaient les autres préteurs, glanés auprès de ses collègues licteurs, sans se rendre compte que cela le rendait extrêmement suspect aux yeux de Marcus Tullius, qui savait pertinemment que les potins sont un commerce et que son licteur livrait forcément des détails sur ses propres faits et gestes en échange.
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