La venue d’un enfant déclenche souvent un sérieux réexamen de l’avenir, et je suis certain que c’est ce qui poussa Cicéron, peu après la naissance de son neveu, à faire en sorte que Tullia puisse être fiancée. Elle avait à présent dix ans et était plus que jamais la prunelle des yeux de son père. Rares étaient les jours, malgré son travail politique et juridique, où il ne se ménageait pas un petit moment pour lui lire quelque chose ou jouer à un jeu avec elle. Et, ce qui était typique du mélange de tendresse et de finesse qui le caractérisait, c’est avec elle et non avec Terentia qu’il aborda cette question pour la première fois.
— Est-ce que ça te plairait, lui demanda-t-il un matin, alors que nous nous trouvions tous les trois dans son bureau, de te marier un jour ?
Comme elle lui assura que cela lui plairait beaucoup, il lui demanda qui, entre tout le monde, elle aimerait le plus avoir pour mari.
— Tiron ! s’écria-t-elle en jetant ses bras autour de ma taille.
— Je crois qu’il est beaucoup trop occupé à m’aider pour avoir le temps de se marier, répondit-il très sérieusement. Qui d’autre ?
Le cercle des connaissances adultes mâles de Tullia était assez restreint, aussi n’eûmes-nous pas à attendre longtemps avant qu’elle évoque le nom de Frugi, qui avait passé tellement de temps avec Cicéron depuis l’affaire Verres qu’il faisait presque partie de la famille.
— Frugi ! s’exclama Cicéron, comme si l’idée ne l’avait jamais effleuré. Comme c’est merveilleusement trouvé ! Tu es bien sûre que c’est lui que tu veux ? Vraiment ? Alors allons sur-le-champ en parler à ta maman.
De cette façon, Terentia se retrouva battue par son mari sur son propre terrain aussi adroitement que si elle avait été un malheureux aristocrate au Sénat. Non qu’elle eût quoi que ce fût contre la personne de Frugi, qui représentait un assez bon parti, même selon ses critères à elle — un jeune homme diligent et doux qui avait maintenant vingt et un ans et venait d’une famille distinguée. Mais elle était bien trop rusée pour ne pas voir que Cicéron, en trouvant un remplaçant qu’il pourrait former et amener vers une carrière publique, faisait ce qu’il pouvait pour se créer un fils. Cette prise de conscience fut pour elle comme une menace, et Terentia réagissait toujours violemment aux menaces. La cérémonie de fiançailles, qui eut lieu au mois de novembre, se déroula cependant assez bien, et Frugi — qui, soit dit en passant, aimait beaucoup sa petite fiancée — lui glissa timidement un anneau au doigt sous le regard approbateur des deux familles et de leurs maisonnées ; le mariage proprement dit était fixé à cinq ans plus tard, quand Tullia serait pubère. Mais ce soir-là, Terentia et Cicéron connurent l’une de leurs pires scènes de ménage. Elle éclata dans le tablinum avant que j’eusse eu le temps de sortir. Cicéron venait de faire une remarque anodine sur le fait que les Frugi s’étaient montrés très accueillants à l’égard de Tullia. Terentia, qui avait observé jusque-là un silence qui n’augurait rien de bon, répondit que c’était en effet très généreux de leur part, étant donné la situation.
— Etant donné quelle situation ? s’enquit Cicéron avec lassitude.
Il s’était de toute évidence résigné à ce qu’une dispute avec Terentia fût ce soir-là aussi inévitable que de vomir après avoir mangé une huître avariée, et que mieux valait s’en débarrasser au plus vite.
— Étant donné la situation dans laquelle ils s’engagent, répliqua-t-elle avant d’enfourcher son cheval de bataille favori : la cour éhontée que Cicéron faisait à Pompée et sa coterie de provinciaux, qui avait plongé sa famille dans l’opprobre de toutes les personnes les plus honorables de l’État, et la promulgation illégale de la lex Gabinia qui avait permis la montée du règne de la plèbe.
Je n’ai pas tout retenu et, de toute façon, quelle importance ? Comme dans beaucoup de scènes conjugales, le sujet évoqué n’était le plus souvent qu’un prétexte et le fond du problème portait sur tout autre chose, en l’occurrence qu’elle n’ait pas pu lui donner de fils et que Cicéron se soit par conséquent attaché presque comme un père à Frugi. Je me rappelle néanmoins Cicéron lui rétorquant que, quels que fussent les défauts de Pompée, personne ne niait que c’était un grand soldat et qu’à peine investi des pleins pouvoirs, il avait levé des troupes, pris la mer et balayé la menace pirate en quarante-neuf jours seulement. La remarque cinglante de Terentia me revient encore : si les pirates avaient réellement été éradiqués des mers en sept semaines, c’est peut-être qu’ils ne constituaient pas une menace aussi terrible que ce que Cicéron et ses amis avaient laissé entendre ! C’est alors que je parvins à m’éclipser pour me réfugier dans ma petite alcôve, aussi le reste de la dispute m’échappa-t-il. Mais, durant les jours qui suivirent, l’atmosphère de la maison resta aussi cassante que du verre de Neapolis.
— Tu vois quelle pression je dois subir ? se plaignit Cicéron le lendemain matin en se frottant les tempes du bout des doigts. Je n’ai de répit nulle part, ni au travail ni pendant mes loisirs.
Quant à Terentia, elle était de plus en plus obsédée par son infécondité et se mit à aller prier chaque jour au temple de la Bonne Déesse, sur le mont Aventin, dans l’enceinte duquel des serpents inoffensifs rampaient librement afin de stimuler la fertilité et sur le sanctuaire duquel aucun homme n’était autorisé à poser les yeux. J’appris également par sa servante qu’elle avait dressé une sorte de petit autel à Junon dans sa chambre.
Secrètement, je pense que Cicéron partageait l’opinion de Terentia sur Pompée. Il y avait quelque chose de douteux tout autant que de glorieux dans la célérité de sa victoire (« Organisée à la fin de l’hiver, lancée au début du printemps et achevée au milieu de l’été », selon la formule de Cicéron), qui poussait à se demander si toute l’entreprise n’aurait pas pu être parfaitement maîtrisée par un général désigné de façon normale. Son succès demeurait cependant indéniable. Les pirates avaient été roulés comme un tapis, chassés des eaux siciliennes et africaines vers l’est, en passant par la mer Illyrienne et l’Achaïe avant d’être boutés hors de Grèce. Pour finir, ils avaient été acculés par Pompée lui-même dans leur dernière place forte, Corasesium, en Cilicie, et, lors d’une gigantesque bataille sur terre et sur mer, dix mille d’entre eux avaient été tués et quatre cents vaisseaux détruits. Vingt mille hommes avaient été faits prisonniers. Plutôt que de les faire crucifier, comme Crassus l’aurait sans doute ordonné, Pompée avait choisi de déporter les pirates avec femmes et enfants dans les villes dépeuplées de Grèce et d’Asie Mineure — avec toute la modestie qui le caractérisait, il rebaptisa l’une d’elles Pompéiopolis. Et il put agir ainsi sans même en référer au Sénat.
Cicéron suivit les progrès du grand homme avec des sentiments mêlés (« Pompéiopolis ! Par les dieux du ciel, quelle vulgarité ! »), ne fût-ce que parce qu’il savait que, plus la réussite ferait enfler Pompée, plus l’ombre qu’il projetterait sur sa propre carrière serait bénéfique. Une préparation méticuleuse et la supériorité numérique : telles étaient les tactiques préférées de Pompée, tant sur le champ de bataille qu’à Rome, et dès que la première phase de sa campagne — la destruction des pirates — fut terminée, la phase deux fut lancée au forum, quand Gabinius commença à manœuvrer pour que le commandement des légions orientales soit retiré à Lucullus pour être attribué à Pompée. Il eut recours au même subterfuge qu’auparavant et se servit de ses prérogatives de tribun pour convoquer des témoins aux rostres afin qu’ils donnent un compte rendu désolant de la guerre contre Mithridate. Certaines légions, impayées depuis des années, avaient tout simplement refusé de quitter leurs quartiers d’hiver. Gabinius opposa la pauvreté de ces soldats ordinaires à la richesse immense de leur aristocratique général, qui avait rapporté un tel butin de sa campagne qu’il avait pu acquérir toute une colline à la sortie de Rome et y faisait édifier un grand palais, dont chaque salle porterait le nom d’un dieu. Gabinius convoqua les architectes de Lucullus et les fit mener aux rostres, où il les contraignit de montrer à la foule tous leurs plans et maquettes. Le nom de Lucullus devint aussitôt synonyme de luxe éhonté, et les citoyens en colère brûlèrent son effigie sur le forum.
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