Creusés dans les parois rocheuses de la carrière, il y avait des cellules séparées et des galeries, où l’on procédait à la torture et aux exécutions et où mangeaient et dormaient les gardes. (Nous découvrîmes par la suite que la méthode d’exécution la plus pratiquée était le garrot.) C’est là aussi que se trouvait l’administration de la prison, si l’on pouvait appeler ça ainsi. On alla nous chercher des caisses de rouleaux humides et moisis sur lesquels figuraient de longues listes de noms de prisonniers, avec la date de leur arrivée et de leur départ. Il était indiqué que certains avaient été libérés, mais, accolée à la plupart des noms, on avait griffonné la mention edikaiothesan — terme sicilien signifiant qu’on leur avait infligé la peine de mort.
— Je veux une copie de chaque entrée sur les trois années où Verres a été gouverneur ici, me dit Cicéron, et toi, ajouta-t-il en s’adressant au capitaine de la prison, quand ce sera fait, tu signeras une déclaration stipulant que nous avons établi des copies conformes.
Pendant que deux autres secrétaires et moi-même nous mettions à l’ouvrage, Cicéron et Lucius fouillaient les registres en quête de noms romains. Quoique la majorité des prisonniers détenus dans les Carrières pendant le mandat de Verres fussent de toute évidence siciliens, il y avait également un nombre considérable de personnes issues de tous les peuples de la Méditerranée — Espagnols, Égyptiens, Syriens, Ciliciens, Cretois, Dalmates. Quand Cicéron demanda les raisons de leur emprisonnement, on lui répondit que c’étaient des pirates — des pirates et des espions. Tous étaient enregistrés comme ayant été exécutés, dont, parmi eux, l’infâme pirate Heracleo. Les Romains, en revanche, avaient été prétendument « libérés » — y compris les deux hommes qui venaient d’Espagne, Publius Gavius et Lucius Herennius, dont on nous avait décrit les exécutions.
— Ces registres sont un ramassis de mensonges, glissa à voix basse Cicéron à Lucius. Le contraire même de la réalité. Personne n’a vu mourir Heracleo, alors que le spectacle d’un pirate crucifié ne manque jamais d’attirer une foule enthousiaste. Mais des tas de gens ont vu exécuter les Romains. Il me semble que Verres s’est contenté d’inverser la situation — il a tué les membres d’équipage innocents et libéré les pirates, sans doute contre paiement d’une forte rançon. Si Gavius et Herennius avaient découvert sa traîtrise, cela expliquerait pourquoi Verres était si pressé de les faire disparaître.
Je crus que le pauvre Lucius allait être malade. Il y avait certes un long chemin entre ses livres de philosophie dans Rome ensoleillée et l’examen de listes mortuaires à la lueur vacillante de bougies, quatre-vingts pieds sous une terre imbibée d’eau. Nous finîmes le plus vite possible, et je n’ai jamais été aussi heureux de fuir un endroit que je le fus en remontant le tunnel qui menait hors des Carrières pour rejoindre l’humanité à la surface. Une brise légère s’était levée, qui soufflait par la mer, et je me souviens comme si c’était cet après-midi même et non il y a plus d’un demi-siècle que nous avons tous tourné instinctivement le visage vers le large et bu avec reconnaissance l’air froid et pur.
— Promets-moi, dit Lucius après un moment, que si jamais tu arrives à obtenir cet imperium que tu désires tant, tu ne présideras jamais à une telle cruauté ni à une telle injustice.
— Je le jure, répondit Cicéron. Et si jamais, mon cher Lucius, tu dois te demander pourquoi, dans la vie réelle, des hommes bons renoncent à la philosophie pour rechercher le pouvoir, promets-moi en retour de toujours te souvenir de ce que tu as vu dans les Carrières de Syracuse.
Nous étions alors à la fin de l’après-midi et, grâce aux activités de Cicéron, Syracuse était en émoi. La foule qui nous avait suivis en haut de la pente raide, jusqu’à la prison, nous attendait encore devant les murs des Épipoles. En fait, elle avait même grossi et avait été rejointe par quelques-uns des citoyens les plus distingués de la ville, dont le grand prêtre de Jupiter, vêtu de ses robes sacrées. Ce pontificat, traditionnellement réservé aux Syracusains de plus haut rang, était à l’époque détenu par nul autre que le client de Cicéron, Heraclius, qui était rentré de Rome de son côté pour nous aider — courant ainsi de terribles risques personnels. Il arrivait avec la requête que Cicéron l’accompagne aussitôt au sénat de la ville, où les doyens attendaient de lui accorder un accueil officiel en bonne et due forme. Cicéron était partagé. Il lui restait beaucoup de travail et peu de temps pour l’accomplir. De plus, le fait qu’un sénateur romain s’adresse à une assemblée locale sans l’autorisation du gouverneur constituait certainement une infraction au protocole. Mais cela promettait également d’être une formidable occasion d’approfondir son enquête. Après une courte hésitation, il accepta de s’y rendre, et nous descendîmes la colline accompagnés d’une gigantesque escorte de Siciliens respectueux.
Le sénat était bondé. Sous une statue dorée de Verres en personne, le doyen des sénateurs, le vénérable Diodorus, accueillit Cicéron en grec, et s’excusa de ne lui avoir apporté jusqu’ici aucune assistance : jusqu’aux événements d’aujourd’hui, ils n’avaient pas cru à sa sincérité. Révolté par les scènes dont il venait d’être témoin, Cicéron, s’exprimant lui aussi en grec, se lança à l’improviste dans un discours des plus brillants, promettant de vouer sa vie à redresser les torts commis à l’encontre des Siciliens. À la fin, les sénateurs de Syracuse votèrent presque à l’unanimité l’annulation de leur panégyrique de Verres (qu’ils jurèrent n’avoir accepté de faire que parce qu’ils y avaient été obligés par Metellus). Au milieu des acclamations, quelques-uns parmi les plus jeunes membres de l’assemblée lancèrent des cordes autour du cou de la statue de Verres et l’abattirent pendant que d’autres — plus efficacement — apportaient une profusion de nouvelles preuves des crimes de Verres consignés dans les archives secrètes du Sénat. Ces actes indignes incluaient le vol de vingt-sept portraits inestimables dans le temple de Minerve — même les portes superbement décorées du sanctuaire avaient été emportées ! — ainsi que tous les détails des pots-de-vin que Verres avait exigés pour rendre des verdicts de non-culpabilité lorsqu’il exerçait ses fonctions de juge.
On avait maintenant eu vent de cette assemblée et du renversement de la statue au palais du gouverneur, et, lorsque nous voulûmes quitter le sénat, nous découvrîmes que le bâtiment était cerné de soldats romains. Le rassemblement fut dispersé sur ordre de Metellus, Heraclius fut arrêté, et Cicéron fut enjoint de se présenter immédiatement devant le gouverneur. Nous étions tout près de déclencher une émeute sanglante, mais Cicéron se hissa sur une charrette et demanda aux Siciliens de garder leur calme, que Metellus n’oserait pas s’en prendre à un sénateur romain agissant sous l’autorité de la cour d’un préteur — quoique, ajouta-t-il, ne plaisantant qu’à moitié, ils pussent tout de même se renseigner sur ce qu’il était devenu s’il n’avait pas réapparu avant la nuit. Il descendit alors de son perchoir et nous nous laissâmes conduire sur le pont qui menait à l’île.
À cette époque, la famille Metellus était presque à l’apogée de sa puissance. Surtout, la branche de la gens qui avait produit les trois frères, Quintus, Lucius et Marcus — tous avaient atteint la quarantaine —, paraissait prête à dominer Rome pour les années à venir. C’était, comme disait Cicéron, un monstre à trois têtes, et la tête du milieu, Lucius — le cadet —, était par bien des aspects la plus redoutable des trois. Il nous reçut dans la salle royale du palais du gouverneur avec la panoplie complète de son imperium — belle silhouette imposante assise sur sa chaise curule sous le regard de marbre d’une douzaine de ses prédécesseurs. Il était flanqué de ses licteurs tandis qu’un magistrat et ses secrétaires se tenaient derrière lui, et qu’une sentinelle armée gardait la porte.
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