— Vingt-cinq voix sont en faveur de la condamnation, et trente et une en faveur de l’acquittement. Le tribunal déclare donc Publius Clodius Pulcher non coupable des charges portées contre lui, et l’affaire…
Les derniers mots du préteur se perdirent dans un tonnerre d’acclamations. J’eus soudain l’impression que la terre s’écroulait sous mes pieds. Je me sentis vaciller et, quand j’ouvris les yeux, aveuglé par l’éclat du soleil, Clodius s’était levé et allait serrer la main des jurés. Les légionnaires se tenaient par les bras afin d’empêcher les gens de se précipiter sur l’estrade. La foule poussait des cris de joie et dansait. J’étais entouré par des partisans de Clodius qui insistèrent pour me serrer la main, et je m’exécutai en me forçant à sourire de crainte de me faire rosser, ou pis encore. Au milieu de cette jubilation exubérante, les sénateurs restaient figés, aussi blancs et immobiles qu’un champ de neige immaculée. J’arrivais à voir certains visages — Hortensius abattu, Lucullus incrédule, Catulus la bouche rendue molle par la consternation. Cicéron affichait son masque professionnel et contemplait, de son regard d’homme d’État, le lointain.
Au bout d’un moment, Clodius s’avança vers le devant de l’estrade. Il ignora les cris du préteur qui protestait qu’il s’agissait d’un tribunal et pas d’une assemblée publique, et il leva les mains pour réclamer le silence. La clameur se tut aussitôt.
— Mes chers concitoyens, commença-t-il, ce n’est pas une victoire pour moi. C’en est une pour vous, le peuple.
Une nouvelle salve d’applaudissements vint s’abattre contre le temple à l’instant où Clodius se retournait pour lui faire face, tel Narcisse devant son miroir. Cette fois, il laissa les témoignages d’adulation durer longtemps.
— Je suis né patricien, finit-il par reprendre, or les membres de ma propre classe se sont retournés contre moi. C’est vous qui m’avez soutenu et encouragé. C’est à vous que je dois la vie. Je suis l’un des vôtres. Je veux appartenir à la plèbe. Aussi, à partir de maintenant, vais-je me consacrer à vous. Qu’il soit donc reconnu qu’en ce jour de grande victoire, je choisis de renier l’héritage du sang qui fait de moi un patricien pour chercher à me faire adopter en tant que plébéien.
Je glissai un regard vers Cicéron. L’expression impassible avait disparu, et il contemplait Clodius avec une surprise non dissimulée.
— Et si je réussis, je choisirai une voie des honneurs qui ne passera pas par le sénat — trop peuplé de bouffis et de corrompus — mais devra tout à la reconnaissance du peuple en tant que l’un des vôtres… en tant que tribun !
Des applaudissements toujours plus nourris retentirent, qu’il fit à nouveau taire d’un geste de la main.
— Et si vous, le peuple, me choisissez comme tribun, je vous fais cet engagement et cette promesse, mes amis : ceux qui ont ôté sans jugement la vie de citoyens romains vont goûter au plus vite la justice de la plèbe !
Cicéron se retira ensuite dans sa bibliothèque pour discuter de ce verdict avec Hortensius, Catulus et Lucullus pendant que Quintus essayait de voir s’il pouvait découvrir ce qui s’était passé. Les sénateurs accusaient encore le choc et Cicéron me demanda d’aller chercher du vin.
— Quatre voix, murmura-t-il. Il s’en est fallu de quatre voix que ce dépravé irresponsable ne soit déjà en train de quitter l’Italie à tout jamais. Quatre voix ! ne pouvait-il s’empêcher de répéter.
— Eh bien, je dois vous dire que pour moi, c’est la fin, annonça Lucullus. Je me retire de la vie publique.
De loin, il semblait aussi froid et maître de lui que jamais, mais lorsqu’on se rapprochait, comme je le fis pour lui donner une coupe, on s’apercevait qu’il clignait de yeux de manière incontrôlable. Il but le vin aussitôt et tendit sa coupe à nouveau.
— Nos collègues vont paniquer, observa Hortensius.
— Je me sens faible, avoua Catulus.
— Quatre voix !
— Je vais m’occuper de mes poissons, étudier la philosophie et me préparer à la mort. Il n’y a plus de place pour moi dans cette république.
Sur ces entrefaites, Quintus arriva avec des nouvelles du tribunal. Il avait parlé avec certains membres de la partie plaignante, et avec trois des jurés qui avaient voté la condamnation.
— Il semble qu’il n’y a jamais eu autant de pots-de-vin versés dans toute l’histoire de la justice romaine. On dit que certaines personnalités essentielles ont reçu jusqu’à quatre cent mille sesterces pour s’assurer que le verdict soit favorable à Clodius.
— Quatre cent mille ? répéta Hortensius, incrédule.
— Où Clodius a-t-il été trouvé des sommes pareilles ? questionna Lucullus. La petite garce qu’il a épousée est riche, mais même comme ça…
— D’après la rumeur, l’argent viendrait de Crassus.
Pour la deuxième fois de la journée, j’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds. Cicéron m’adressa un bref regard.
— J’ai du mal à y croire, commenta Hortensius. Pourquoi Crassus voudrait-il dépenser une fortune pour secourir Clodius en particulier ?
— Je ne peux que te répéter ce que j’ai entendu dire, répondit Quintus. Crassus a fait venir vingt des jurés chez lui la nuit dernière, les uns après les autres, et a demandé à chacun d’eux ce qu’ils voulaient. Il a réglé les dettes de certains et signé des contrats avec d’autres. Les jurés restants ont pris de l’argent liquide.
— Cela ne fait toujours pas la majorité du jury, fit remarquer Cicéron.
— Non, mais on dit que Clodius et Fulvia ne sont pas restés les bras croisés, poursuivit Quintus, et qu’ils ne s’en sont pas tenus à leur or. Les lits ont grincé dans certaines grandes maisons romaines la nuit dernière, car certains jurés ont préféré recevoir leur paiement en nature — garçon ou fille. Il paraît que Clodia elle-même n’a pas chômé pour obtenir plusieurs votes.
— Caton a raison sur toute la ligne ! s’exclama Lucullus. Notre république est pourrie jusqu’à l’os. Nous sommes finis. Et Clodius est l’asticot qui nous détruira tous.
— Non, mais vous imaginez, un patricien qui passe du côté de la plèbe ? demanda Hortensius d’un ton incrédule. Vous imaginez qu’on puisse vouloir une telle chose ?
— Allons, allons, fit Cicéron, nous avons perdu un procès, rien de plus… ne nous affolons pas. Clodius n’est pas le premier coupable à sortir libre d’un tribunal.
— Il ne va pas te lâcher, frère, avertit Quintus. S’il devient plébéien, tu peux être sûr qu’il sera élu tribun — il est maintenant trop populaire pour qu’on puisse l’empêcher — et une fois qu’il aura tous les pouvoirs qui vont avec cette charge, il pourra te causer beaucoup d’ennuis.
— Cela n’arrivera pas, assura Cicéron. Les autorités de l’État ne le laisseront jamais faire. Et si, par quelque malchance extraordinaire, cela se faisait, tu crois vraiment qu’après tout ce que j’ai accompli dans cette ville, en partant de rien, tu crois sincèrement que je ne serai pas capable de me charger d’un petit pervers puéril et ricanant comme notre jeune Reine de Beauté ? Je pourrais lui briser les reins d’un seul discours !
— Tu as raison, intervint Hortensius, et je veux que tu saches que nous ne t’abandonnerons jamais. S’il ose s’attaquer à toi, tu pourras toujours compter sur notre soutien entier et total. N’est-ce pas, Lucullus ?
— Bien entendu.
— Tu es d’accord, Catulus ?
Catulus ne répondit pas.
— Catulus ?
Toujours pas de réponse. Hortensius soupira.
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