Le témoignage de César avait été assez distrayant, pourtant le clou du procès de Clodius fit son apparition au troisième jour, sous les traits de Lucullus. On dit qu’à l’entrée du temple d’Apollon, à Delphes, il est écrit trois choses : « Connais-toi toi-même », « De la mesure en tout » et « Ne saisis jamais la loi ». Un homme a-t-il jamais ignoré ces préceptes plus que Lucullus en cette affaire ? Oubliant qu’il était censé être un héros militaire, il monta sur l’estrade tremblant du désir de mener Clodius à sa perte et entreprit très vite de raconter comment il avait surpris sa femme au lit avec son propre frère pendant des vacances où celui-ci était leur invité dans leur maison de la baie de Naples, plus de dix ans auparavant. Cela faisait des semaines qu’il les observait l’un avec l’autre, poursuivit Lucullus — oh oui, la façon dont ils se touchaient, dont ils se parlaient à voix basse dès qu’ils pensaient qu’il avait le dos tourné : ils l’avaient pris pour un imbécile. Alors il avait ordonné aux servantes de sa femme de venir lui montrer ses draps chaque matin et de lui faire un rapport sur tout ce qu’elles avaient vu. Ces esclaves, six en tout, furent appelées à témoigner, et, comme elles arrivaient les unes derrière les autres, les yeux baissés et visiblement nerveuses, je reconnus parmi elles mon Agathe bien-aimée, dont l’image ne m’avait guère quitté depuis notre rencontre, deux ans plus tôt.
Elles attendirent timidement pendant qu’on lisait leurs dépositions, et je souhaitai de toutes mes forces qu’Agathe levât les yeux dans ma direction. J’agitai la main. J’allai même jusqu’à siffler. Les gens qui m’entouraient durent croire que j’étais devenu fou. Je finis par mettre mes mains en porte-voix pour crier son nom. Elle tressaillit, cependant il y avait tant de milliers de spectateurs entassés dans le forum, le vacarme était tel et l’éclat du soleil si intense qu’il était peu probable qu’elle puisse me voir. Je voulus me frayer un passage dans la foule immense, mais les gens qui se trouvaient devant moi avaient fait des heures de queue pour avoir leur place, et ils refusèrent de me laisser passer. J’entendis avec angoisse l’avocat de Clodius annoncer qu’ils ne désiraient pas interroger ces témoins dans la mesure où leur déposition n’avait rien à voir avec l’affaire, et les servantes furent renvoyées du tribunal. Je vis Agathe se détourner avec les autres et descendre de l’estrade, hors de vue.
Lucullus reprit sa déposition et je sentis une véritable haine enfler en moi à la vue de ce ploutocrate vieillissant qui possédait sans en être conscient un trésor pour lequel j’aurais à ce moment donné ma vie. J’étais si préoccupé que je perdis brièvement le fil de ce qu’il disait, et ce ne fut qu’en entendant la foule pousser des exclamations et rire de bon cœur que je prêtai à nouveau attention à son témoignage. Il racontait comment il s’était caché dans la chambre de sa femme et les avait observés, elle et son frère, en pleine fornication, « un chien sur une chienne », pour reprendre ses propres termes. Et Clodius ne limitait pas ses vils appétits à une seule sœur, poursuivit Lucullus, ignorant le bruit de la foule, il se vantait aussi d’avoir conquis les deux autres. Sachant que le mari de Clodia, Celer, venait juste de rentrer de Gaule cisalpine pour se présenter au consulat, cette allégation fit particulièrement sensation. Clodius ne cessa de sourire pendant toute la déposition de son ancien beau-frère, visiblement conscient que, quel que fût le mal qu’il croyait lui infliger, c’était sa propre réputation que Lucullus était en train de ternir. C’était le troisième jour et, en fin de journée, l’accusation conclut sa plaidoirie. Je m’attardai après l’ajournement du procès dans l’espoir d’apercevoir de nouveau Agathe, mais on avait dû l’emmener.
Le quatrième jour, la défense entreprit de sortir Clodius de cette fange. Cela semblait une tâche désespérée car personne, pas même Curion, ne doutait vraiment de la culpabilité de son client. Il fit néanmoins de son mieux. Toute sa défense reposait sur une simple confusion d’identité. Il faisait sombre, les femmes étaient hystériques et l’intrus déguisé — comment pouvait-on être certain qu’il s’agissait bien de Clodius ? Ce n’était guère convaincant. Mais alors, tandis que la matinée touchait à sa fin, le parti de Clodius produisit un témoin surprise. Un homme qui s’appelait C. Causinius Schola, citoyen apparemment respectable de la ville d’Interamna, à quelque quatre-vingt-dix milles de Rome, vint assurer que, la nuit en question, Clodius se trouvait là-bas avec lui. Malgré un interrogatoire serré, il ne voulut pas en démordre, et bien que ses déclarations allassent à l’encontre d’une douzaine d’autres, dont celles de la propre mère de César, son témoignage inspirait curieusement confiance.
Cicéron, qui assistait à la scène depuis les rangs réservés aux sénateurs, me fit signe d’approcher.
— Soit cet homme ment, soit il est fou, me chuchota-t-il. C’est bien le jour des mystères de la Bonne Déesse que Clodius est passé me voir, non ?
Maintenant qu’il m’en parlait, je me le rappelais aussi et le lui confirmai.
— De quoi s’agit-il ? s’enquit Hortensius, qui était, comme d’habitude, assis à côté de Cicéron et essayait d’écouter notre conversation.
Cicéron se tourna vers lui.
— Je disais juste que Clodius était venu chez moi ce jour-là, alors comment pouvait-il être à Interamna avant la tombée de la nuit ? Son alibi ne tient pas.
Il parlait sans préméditation : s’il avait réfléchi aux implications de ce qu’il disait, il se serait montré plus prudent.
— Tu dois témoigner, répliqua aussitôt Hortensius. Il faut anéantir les déclarations de cet homme.
— Oh non, fit tout net Cicéron. Je te l’ai dit depuis le début, je ne veux pas me mêler de cette affaire.
Puis, me faisant signe de le suivre, il se leva et quitta le forum sans attendre, accompagné par les deux esclaves musclés qui lui servaient à présent de gardes du corps.
— C’était stupide de ma part, me confia-t-il tandis que nous gravissions la côte qui nous menait chez lui. Je vieillis.
Derrière nous, j’entendais la foule rire à une réflexion d’un partisan de Clodius : les témoignages étaient peut-être contre lui, mais il avait la foule de son côté. Je sentais que Cicéron n’aimait pas beaucoup la façon dont les choses tournaient. De façon tout à fait inattendue, la défense semblait prendre la direction des opérations.
Une fois la séance suspendue pour le reste de la journée, les trois avocats de l’accusation se présentèrent chez Cicéron avec Hortensius. À l’instant où je les vis, je sus ce qu’ils voulaient, et je maudis intérieurement Hortensius de mettre Cicéron dans cette situation. Je les introduisis dans le jardin, où il se tenait avec Terentia et regardait le petit Marcus jouer au ballon. C’était une superbe fin d’après-midi d’été naissant. Il flottait dans l’air un parfum de fleurs, et les sons qui s’élevaient du forum semblaient aussi indistincts et soporifiques que des bourdonnements d’insectes dans une prairie.
— Il faut que tu témoignes, commença Crus, l’avocat principal.
— Je m’attendais à ce que tu me dises ça, répliqua Cicéron avec un regard furieux vers Hortensius. Et je pense que tu devines quelle sera ma réponse. Il doit y avoir au moins cent autres personnes qui ont vu Clodius à Rome ce jour-là.
— Aucune que nous puissions trouver, assura Crus. Et en tout cas aucune qui veuille témoigner.
— Clodius leur a fait peur, expliqua Hortensius.
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