Lorsque, enfin, le premier avocat de la partie plaignante, Lentulus Crus, fut prié d’interroger les témoins, un silence attentif s’installa. Il traversa l’estrade pour rejoindre Cicéron.
— Bien que le monde entier sache qui tu es, serais-tu assez aimable pour décliner ton identité.
— Marcus Tullius Cicéron.
— Jures-tu par tous les dieux de dire la vérité ?
— Je le jure.
— Connais-tu l’accusé ?
— Oui.
— Où se trouvait-il l’année dernière, entre la sixième et la septième heure, le jour des mystères de la Bonne Déesse ? Peux-tu donner cette information à la cour ?
— Oui, je me le rappelle très bien, dit Cicéron avant de se détourner de l’avocat pour faire face au jury. Il était chez moi.
Un murmure d’excitation parcourut l’assistance et le jury.
— Menteur ! lança très distinctement Clodius, et sa claque déclencha une nouvelle salve de railleries.
Le préteur, qui s’appelait Voconius, rappela le public à l’ordre. Il fit signe à l’avocat de continuer.
— Il n’y a aucun doute là-dessus ? questionna Crus.
— Absolument aucun. D’autres chez moi l’ont vu aussi.
— Quel était le but de sa visite ?
— Une simple visite de courtoisie.
— Serait-il possible, à ton avis, que l’accusé ait pu, après être passé chez toi, se rendre à Interamna avant la tombée de la nuit ?
— Pas à moins d’avoir mis des ailes à son costume de femme.
Les rires fusèrent. Clodius lui-même sourit.
— Fulvia, épouse de l’accusé, qui est également présente, assure qu’elle se trouvait à Interamna avec son mari le soir en question. Qu’as-tu à répondre ?
— Je réponds que les délices de la vie maritale ont de toute évidence tant altéré son jugement qu’elle ne sait même plus quel jour de la semaine on est.
Les rires furent encore plus prolongés et, une nouvelle fois, Clodius y mêla le sien tandis que Fulvia regardait droit devant elle, son visage évoquant le poing d’un enfant, petit, blanc et serré : c’était déjà une terreur à l’époque.
Crus n’avait pas d’autres questions, et il retourna s’asseoir sur le banc des plaignants, cédant sa place à l’avocat de Clodius, Curion. C’était sans aucun doute un vrai brave sur le champ de bataille, mais les tribunaux n’étaient pas son terrain de prédilection, et il s’approcha du grand orateur à la façon d’un gosse apeuré qui tâte un serpent avec un bâton.
— Mon client compte depuis longtemps au nombre de tes ennemis, j’imagine ?
— Pas du tout. Jusqu’à ce qu’il commette cet acte sacrilège, nous entretenions des relations très amicales.
— Mais alors, il a été accusé de ce crime et tu l’as abandonné ?
— Non, sa raison l’a abandonné, et alors il a commis le crime.
Il y eut encore des rires. L’avocat de la défense parut ennuyé.
— Tu dis que mon client est passé te voir le 4 décembre dernier ?
— Effectivement.
— N’est-il pas louche que tu se souviennes aussi commodément que Clodius est venu te voir précisément ce jour-là ?
— Je dirais que ce qui est louche en matière de dates s’appliquerait plutôt à son côté.
— Qu’entends-tu par là ?
— Eh bien, je doute qu’il passe souvent la nuit à Interamna. Or il se trouve que, par une incroyable coïncidence, la seule nuit où il dormit justement en ce lieu reculé correspond aussi à la nuit où une douzaine de témoins jurent l’avoir vu folâtrer à Rome en vêtements de femme.
L’hilarité devenait générale, et Clodius cessa de sourire. De toute évidence, il en avait assez de voir son avocat se faire malmener et il lui fit signe d’approcher pour discuter. Curion, qui avait près de soixante ans et était peu habitué à se faire ridiculiser, perdait son calme et commençait à gesticuler.
— Certains imbéciles trouveront certainement tes plaisanteries très spirituelles, mais je puis t’assurer que tu te trompes, et que mon client est venu te voir un tout autre jour.
— Je n’ai aucun doute concernant la date… et cela pour une excellente raison. C’était le premier anniversaire du jour où j’ai sauvé la république. Crois-moi, j’aurai toujours une raison particulière de me souvenir du 4 décembre.
— Comme les femmes et les enfants des hommes que tu as assassinés ! cria Clodius.
Il se leva d’un bond. Voconius réclama le retour au calme, toutefois Clodius refusa de s’asseoir et continua de hurler des insultes.
— Tu t’es conduit en tyran à l’époque et c’est encore ce que tu fais aujourd’hui !
Puis il se tourna vers ses partisans dans le forum et leur fit signe de le soutenir. Ils n’eurent pas besoin de beaucoup d’encouragements. Presque comme un seul homme, ils se précipitèrent en avant dans une clameur générale. Une nouvelle volée de projectiles bombarda l’estrade. Pour la deuxième fois de la matinée, le jury vint à la défense de Cicéron et l’entoura en s’efforçant de protéger sa tête. Le préteur urbain s’adressa d’une voix forte à Curion pour savoir s’il avait d’autres questions à poser au témoin. Curion, qui paraissait totalement consterné par la façon dont le jury se rangeait de nouveau aux côtés de Cicéron, indiqua qu’il avait fini, et la séance fut hâtivement levée. Un mélange de jurés, de gardes du corps et de clients dégagea un chemin pour Cicéron à travers le forum puis sur le Palatin afin qu’il rentre sans encombre chez lui.
Je m’étais attendu à retrouver Cicéron très affecté par l’expérience, et certes, il semblait avoir été bousculé. Ses cheveux se dressaient en épis sur son crâne et sa toge était maculée de saleté. À part ça, il était indemne. En fait, il exultait en arpentant sa bibliothèque tout en revivant les moments forts de sa déposition. Il avait l’impression d’avoir vaincu Catilina une deuxième fois.
— Tu as vu comme les jurés ont resserré les rangs autour de moi ? Si jamais tu voulais un symbole de ce que la justice romaine fait de mieux, tu l’as vu ce matin.
Pourtant, il décida de s’abstenir de retourner au tribunal pour écouter les plaidoiries, et il attendit pas moins de deux jours, soit le moment où le verdict devait être rendu, pour s’aventurer jusqu’au temple de Castor et assister à la condamnation de Clodius.
Le jury avait alors réclamé une protection armée au sénat, et une centurie de soldats gardait l’escalier conduisant à l’estrade. Lorsqu’il approcha de la partie des sièges réservée aux sénateurs, Cicéron leva le bras pour saluer le jury, et quelques jurés lui rendirent son salut tandis que beaucoup d’autres regardaient nerveusement de l’autre côté.
— Je suppose qu’ils ont peur de montrer leurs sentiments devant la foule des partisans de Clodius, me glissa Cicéron. Quand ils auront voté, tu crois que je devrais aller les rejoindre, pour leur prouver mon soutien ? Il y aura sûrement des problèmes, même avec une garde en armes.
Je n’étais pas du tout certain que ce fût très sage, mais je n’eus pas le temps de répondre car le préteur sortait déjà du temple. Je laissai Cicéron prendre place sur le banc et allai rejoindre la foule.
La partie plaignante et la défense ayant terminé leurs plaidoiries, il ne restait plus à Voconius qu’à résumer leurs arguments et à indiquer au jury quelques points de droit. Clodius était de nouveau assis auprès de Fulvia. Il se tournait vers elle et lui chuchotait parfois quelques mots tandis qu’elle gardait les yeux rivés sur les hommes qui s’apprêtaient à décider du sort de son mari. Dans un tribunal, tout prend toujours beaucoup plus de temps que prévu — il faut répondre à des questions, consulter des statuts, trouver des documents — et l’on ne commença enfin à distribuer aux jurés les jetons de vote en cire qu’une bonne heure plus tard. D’un côté, on avait tracé un A pour acquitté, et de l’autre un C pour condamné. Le système était conçu pour garantir un secret maximum : il suffisait d’un instant pour effacer une lettre d’un mouvement du pouce avant de laisser tomber le jeton dans l’urne qu’on vous présentait. Lorsque tous les jetons furent collectés, l’urne fut vidée sur la table devant le préteur. Autour de moi, l’assistance se dressait sur la pointe des pieds pour essayer de voir de qui se passait. Pour certains, la tension du silence était trop pénible à supporter et ils se mirent à lancer des banalités pour le combler — « Vas-y, Clodius ! », « Longue vie à Clodius ! » —, autant de cris qui déclenchaient de petites vagues d’applaudissements parmi la multitude. On avait tendu un vélum au-dessus de la cour afin de protéger ses membres, et je me souviens de la toile qui claquait comme une voile dans la forte brise du mois de mai. Enfin, le comptage fut terminé et l’on remit le total au préteur. Il se leva et toute la cour l’imita. Fulvia étreignit le bras de Clodius. Je fermai résolument les yeux et priai. Il ne nous fallait que vingt-neuf voix pour que Clodius passe le reste de ses jours en exil.
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