— Oui. Je me disais que ce n’était pas la peine de me cacher puisque je me ferais fatalement prendre. Car vous n’auriez pas tardé à m’arrêter, n’est-ce pas ?
— Si vous étiez resté aux Halles, vous auriez sans doute été repéré et arrêté cette nuit. À dix heures, ils avaient découvert l’hôtel du Cygne et ils vous auraient sans doute trouvé, au cours de la nuit, dans un des bistrots de la rue. Vous vous êtes mis à boire ?
— Non.
C’était rare qu’on dégringole de la sorte sans s’adonner à la boisson.
— J’ai failli entrer au quai des Orfèvres et demander à vous parler. Je me suis dit qu’on me mettrait entre les mains de n’importe quel inspecteur et que je n’aurais pas la chance de vous approcher. Alors, je suis venu boulevard Richard-Lenoir.
— Je vous ai vu.
— Moi aussi, je vous ai vu. Mon idée était de monter dans votre appartement. Vous vous découpiez dans le rectangle de la fenêtre, avec la lumière derrière vous, et, dans votre robe de chambre, vous paraissiez énorme. J’ai été pris de panique et je me suis éloigné rapidement. J’ai rôdé dans le quartier pendant des heures. Je suis passé plus de cinq fois devant chez vous alors qu’il n’y avait plus de lumière dans l’appartement.
— Vous permettez un instant ?
Il composait à nouveau le numéro du quai des Orfèvres.
— Passez-moi Lapointe, je vous prie. Allô ! Les hommes sont rentrés chez eux ? Qui est là-bas avec toi ?
— Lucas est de garde. Janvier vient d’arriver.
— Vous allez venir tous les deux chez moi. Prenez une voiture.
— Ils vont m’emmener ? questionna Pigou quand Maigret raccrocha.
— C’est nécessaire.
— Je comprends, mais cela me fait quand même peur, comme d’aller chez le dentiste.
Il avait tué un homme. Il était venu de lui-même chez Maigret mais son sentiment dominant, c’était la peur. La peur des coups, des brutalités.
C’est à peine s’il faisait encore allusion à son crime.
Maigret se rappelait le jeune Stiernet qui avait tué sa grand-mère de nombreux coups de couteau et c’est tout juste s’il n’avait pas dit :
— Je ne l’ai pas fait exprès.
Il regarda lourdement Pigou, comme s’il essayait de voir tout au fond de celui-ci. Le comptable était troublé par ce regard.
— Vous n’avez pas de questions à me poser ? demandait-il.
— Je ne crois pas. Non.
À quoi bon lui demander s’il regrettait son geste de la rue Fortuny ? Est-ce que Stiernet regrettait d’avoir frappé ?
On lui poserait sans doute la question aux assises, et s’il répondait la vérité, il y aurait des mouvements divers, voire un murmure réprobateur dans le prétoire.
Ils restèrent un long moment silencieux et Maigret vida son verre. Puis il entendit une voiture qui s’arrêtait devant la maison, une portière, puis une autre qui claquait.
Il alluma une dernière pipe, plus pour se donner une contenance que par envie de fumer. Il y avait des pas dans l’escalier. Il alla ouvrir la porte. Les deux hommes regardaient curieusement dans le salon où la lumière formait des nuages bleutés autour de la lampe et du plafonnier.
— Gilbert Pigou. Nous venons d’avoir un long entretien. Demain, nous procéderons à l’interrogatoire officiel.
Le comptable les regardait, un peu rassuré par leur comportement. Ils n’avaient pas l’air de gens qui frappent les autres.
— Vous allez l’emmener au Quai et le laisser dormir quelques heures. Je serai là vers la fin de la matinée.
Lapointe lui adressa un signe qu’il ne comprit pas tout de suite car il se sentait à bout de fatigue. C’étaient ses poignets que l’inspecteur désignait, ce qui signifiait évidemment :
— Je lui passe les menottes ?
Maigret se tourna vers Pigou.
— On ne se méfie pas de vous, murmura-t-il. On vous les retirera au quai des Orfèvres. C’est le règlement.
Sur le palier, Pigou se retourna. Il avait les larmes aux yeux. Il regardait encore une fois Maigret comme pour se donner du courage.
Mais n’était-ce pas sur lui-même qu’il s’attendrissait ?
Épalinge s, le 29 septembre 1969