Il jouait au chat et à la souris et cela me faisait mal.
Pigou, assis sur le bord de sa chaise, ne savait comment se tenir ni que faire de ses mains et on le sentait si angoissé que je m’attendais à le voir pleurer.
— Voyez-vous, monsieur Pigou, quand on veut devenir un malhonnête homme, il vaut mieux être un malhonnête homme d’envergure et y mettre un certain panache.
Le comptable se débattait encore un peu, levait la main, ouvrait la bouche pour dire quelque chose.
— Tenez ! Prenez ce papier. J’en ai une copie. C’est la liste des sommes que vous m’avez volées depuis trois ans.
— Il y a quinze ans que...
— Que vous êtes à mon service, c’est exact. Et je me demande pourquoi vous n’avez commencé vos tripotages qu’il y a trois ans.
Des larmes roulaient sur les joues de Pigou, qui était très pâle. Il fit mine de se lever et Chabut lui ordonna :
— Restez assis. J’ai horreur de parler à des gens debout. En trois ans, comme vous pouvez le voir sur cette liste, vous m’avez volé trois mille huit cent quarante-cinq francs. Par petites sommes. Au début, cinquante francs à la fois, presque chaque mois. Puis soixante-quinze. Puis, une fois, une somme plus importante : cinq cents francs.
— C’était à Noël.
— Et alors ?
— C’était censé être ma gratification.
— Je ne comprends pas.
— Ma femme ne travaillait déjà plus. Elle n’a pas beaucoup de santé.
— Vous allez prétendre que vous m’avez volé à cause de votre femme ?
— C’est la vérité. Elle me faisait sans cesse des reproches. Elle me répétait que je n’avais aucune ambition, que mes employeurs abusaient de moi et auraient dû me payer davantage.
— Vraiment !
— Elle insistait pour que je demande une augmentation.
— Et vous n’avez pas eu le courage de le faire.
— Cela n’aurait servi à rien, n’est-ce pas ?
— En effet. Vous êtes un employé comme on peut en trouver tant qu’on veut, un gagne-petit sans connaissances particulières et sans initiative.
Pigou restait immobile, les yeux fixés sur le bureau devant lui.
— J’ai dit à Liliane que j’avais demandé l’augmentation et que j’en avais obtenu une de cinquante francs.
« — Ton patron ne s’est pas fendu, mais c’est toujours un commencement. »
La Sauterelle s’interrompit une fois encore.
— La scène devenait de plus en plus pénible et plus le comptable se montrait sans défense, plus les yeux du patron exprimaient la jubilation.
— Il y a un an, le tarif a été de cent francs. Et c’est à Noël dernier que je suis supposé vous avoir donné une gratification de cinq cents francs. Pour votre femme, tout au moins, vous étiez devenu un employé indispensable, je suppose ?
— Je vous demande pardon...
— Trop tard, monsieur Pigou. Pour moi, vous n’existez déjà plus. Il est possible qu’un jour M. Louceck décide de me voler. Je n’ai pas plus confiance en lui qu’en n’importe quel homme. Peut-être a-t-il commencé à le faire, mais il est assez intelligent, lui, pour que personne ne s’en aperçoive. Et il ne gaspillera pas des petites sommes pour faire croire à sa femme qu’il est un homme épatant. Il me volera sur une grande échelle et je pense que je lui tirerai mon chapeau.
« Voyez-vous, monsieur Pigou, vous êtes un miteux. Vous l’avez toujours été et vous le resterez toute votre vie. Un miteux et un serre-fesses. Venez ici, je vous en prie. »
En voyant Chabut se lever, j’ai failli crier :
— Non !
Pigou s’avançait, un bras prêt à se lever pour se protéger le visage mais Oscar fut plus rapide que lui et sa main s’abattit sur la joue du comptable.
— Ceci, c’est pour m’avoir pris pour un imbécile. Je pourrais vous livrer à la police, mais cela ne m’intéresse pas. Vous allez franchir cette porte pour la dernière fois, prendre vos affaires et disparaître. Vous êtes une petite ordure, monsieur Pigou et, ce qui est plus grave, vous êtes un imbécile.
La Sauterelle se tut.
— Il est parti ?
— Que pouvait-il faire d’autre ? Il a même oublié un stylo dans son tiroir et il n’est jamais venu le chercher.
— Vous n’avez pas eu de nouvelles de lui ?
— Pas pendant les premiers mois.
— Sa femme n’a pas téléphoné ?
— Seulement en septembre ou au début d’octobre. Elle est venue.
— C’est Chabut qui l’a reçue ?
— Elle était dans le bureau quand il est arrivé. Elle voulait savoir si son mari travaillait encore ici.
« — Il ne vous a pas dit qu’il n’appartenait plus à la maison depuis le mois de juin ?
« — Non. Il a continué à partir le matin à la même heure, à suivre le même horaire et à me verser en fin de mois le montant de son salaire. Il a prétendu qu’il avait trop de travail pour aller en vacances au cours de l’été.
« — Nous nous rattraperons cet hiver. J’ai toujours eu envie de me rendre aux sports d’hiver.
« — Vous n’en avez pas été surprise ?
« — Vous savez, je m’occupais si peu de lui...
« Elle est beaucoup plus jolie que je m’y attendais, avec un beau petit corps, et elle était gentiment habillée.
« — J’espérais que vous pourriez me donner des nouvelles de mon mari. Il y a deux mois qu’il a disparu.
« — Et vous n’êtes pas venue avant ?
« — Je me suis dit qu’il reviendrait un jour ou l’autre.
« Elle était nonchalante, avec des yeux d’un brun sombre qui n’exprimaient pas grand-chose.
« — Maintenant, je suis au bout de mon rouleau et...
Chabut entrait, la regardait de la tête aux pieds, puis se tournait vers sa secrétaire.
— Qui est-ce ?
— M mePigou, fut-elle bien obligée de dire.
— Qu’est-ce qu’elle veut ?
— Elle croyait que son mari travaillait toujours ici. Il a disparu.
— Parbleu !
— Pendant deux ou trois mois, il lui a remis le montant de son salaire.
Il la regarda en face.
— Vous ne vous êtes aperçue de rien ? Je ne sais pas où votre mari a trouvé de l’argent, mais cela n’a pas dû être facile. Vous ignoriez que c’était un voleur ? Un petit voleur minable qui vous faisait croire qu’il avait obtenu une augmentation. S’il a cessé de rentrer chez lui, c’est qu’il a fait le plongeon.
— Que voulez-vous dire ?
— On peut se maintenir un mois ou deux à la surface, mais le moment vient où on dégringole sans aucune chance de remonter.
« — Vous voulez nous laisser, Anne-Marie ?... »
— Je me doutais de ce qui allait se passer. J’étais écœurée. Je suis descendue prendre l’air dans la cour et, une demi-heure plus tard, je l’ai vue sortir. Elle a détourné la tête en passant près de moi mais j’ai eu le temps de me rendre compte que son rouge à lèvres s’était étendu sur sa joue.
Maigret se taisait. Il prit le temps de bourrer une pipe, de l’allumer. Enfin, il murmura :
— Vous permettez, mon petit, que je vous pose une question sur un sujet qui ne me regarde pas ?
Elle l’observa avec une certaine inquiétude.
— Pourquoi, le connaissant comme vous le connaissiez, avez-vous continué à avoir des relations intimes avec lui ?
Elle prit d’abord la chose légèrement.
— Lui ou un autre... Il me fallait quand même quelqu’un...
Puis, plus gravement :
— Avec moi, c’était un homme différent. Il n’éprouvait pas le besoin de bluffer, de jouer les matamores. Au contraire, il laissait voir sa vulnérabilité.
« — C’est peut-être parce que tu ne comptes pas, que tu n’es qu’une gamine et que tu n’essaies pas de profiter de moi...
« Il avait très peur de mourir. On dirait qu’il avait comme un pressentiment de ce qui allait lui arriver.
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