Pensées de Pascal et de Jérémie Taylor ; et, à côté des destinées du genre humain, les soucis de la toilette lui semblaient une occupation digne de Bedlam. Elle ne pouvait concilier les préoccupations de la vie spirituelle et ses conséquences pour l’éternité avec un intérêt bien vif pour les colifichets et la parure. Elle avait l’esprit avide de théories et aspirait à une conception élevée du monde à laquelle elle eût souhaité d’adapter la paroisse de Tipton et sa propre conduite au sein de la paroisse ; éprise de grandeur et d’exaltation, prompte à embrasser tout ce qui lui apparaissait avec ce caractère, elle était faite pour aller au-devant du martyre, s’en détourner ensuite, et finir par le rencontrer du côté où elle ne l’avait pas cherché. De telles dispositions de nature chez une jeune fille à marier ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son avenir ; le choix qu’elle ferait un jour ne dépendrait certainement pas des apparences, de la vanité, d’un sentiment banal ni de rien de ce qui décide la plupart du temps de la destinée d’une jeune fille. Et, avec cela, Dorothée, l’aînée des deux sœurs, n’avait pas vingt ans. Depuis la mort de leurs parents, il y avait six ou sept ans de cela, leur oncle et tuteur, célibataire, avait fait donner aux deux orphelines, d’abord au sein d’une famille anglaise, puis d’une famille suisse, à Lausanne, une éducation à la fois étroite et mal ordonnée.
Il y avait un an à peine qu’elles étaient venues se fixer à Tipton-Grange chez leur oncle, homme d’une soixantaine d’années, d’un caractère facile, d’opinions flottantes, qui avait voyagé dans sa jeunesse et passait dans son comité pour avoir contracté une disposition d’esprit un peu vagabonde. Il était aussi difficile de pressentir les résolutions de M. Brooke que de prédire le temps ; ce qu’il était plus facile d’affirmer, c’est qu’il agirait toujours dans les meilleures intentions, quitte à dépenser le moins d’argent possible à leur exécution.
Chez M. Brooke, la sève héréditaire d’énergie puritaine était visiblement tarie, mais elle apparaissait chez sa nièce Dorothée, dans ses défauts comme dans ses qualités ; Dorothée éclatait parfois d’impatience contre les discours de son oncle et sa manière de « laisser aller les choses » dans la province, et aspirait de toutes ses forces au temps où elle serait majeure et aurait à sa disposition quelque argent à consacrer à des œuvres généreuses. On la considérait comme une héritière, car non seulement les deux sœurs jouissaient chacune de sept cents livres de rente qu’elles tenaient de leurs parents, mais encore, si Dorothée se mariait et avait un fils, ce fils deviendrait l’héritier du domaine de M. Brooke, lequel rapportait environ trois mille livres par an. – Un tel revenu paraissait la richesse à ces familles provinciales, qui en étaient encore à discuter la conduite récente de M. Peel dans la question catholique et qui ne savaient rien ni des futures mines d’or, ni de cette fastueuse ploutocratie qui a si noblement élevé les nécessités de la vie aristocratique. Et comment Dorothée, avec sa beauté et de telles espérances, ne se serait-elle pas mariée ? Rien ne pouvait s’y opposer, rien que son amour des partis extrêmes et sa volonté ferme de régler sa vie d’après certaines idées qui pouvaient faire réfléchir un homme prudent avant de lui offrir sa main, ou qui pouvaient la décider elle-même à refuser toutes les demandes. Une jeune femme riche et de bonne naissance qu’on voyait s’agenouiller tout à coup sur le carreau auprès d’un paysan malade et prier avec une ferveur digne du temps des Apôtres, – à qui il prenait parfois d’étranges fantaisies de jeûner comme une papiste ou de se lever la nuit pour étudier de vieux livres de théologie ! une telle femme était bien capable de vous réveiller un beau matin pour vous proposer un nouveau placement de son revenu peu d’accord avec l’économie politique et l’entretien de chevaux de selle ! Il était bien naturel qu’un homme réfléchît à deux fois avant de prendre une telle compagne !
L’opinion du voisinage et des paysans eux-mêmes était en général plus favorable à Célia, si aimable et à l’air si candide, tandis que les grands yeux de miss Brooke avaient, comme sa religion, quelque chose de trop insolite et de trop accentué. Pauvre Dorothée ! à côté d’elle et avec son air innocent, c’était la petite Célia qui avait l’expérience et la connaissance du monde, tant l’esprit humain est plus subtil que les frêles tissus qui l’enveloppent.
Pourtant ceux qui approchaient Dorothée, tout prévenus qu’ils pouvaient être par ces alarmants ouï-dire, lui trouvaient un charme qu’ils n’auraient pas cru conciliable avec cette sorte d’étrangeté. À cheval, les hommes la déclaraient irrésistible. Elle aimait l’air vif et les aspects variés de la campagne, et, quand ses yeux et ses joues étaient animés par le plaisir, elle avait vraiment bien peu l’air d’une dévote. L’équitation était une faiblesse qu’elle ne se permettait pas sans quelques scrupules de conscience, elle sentait qu’elle y prenait au plaisir tout physique (une sorte de jouissance païenne), et la pensée d’y renoncer lui était une satisfaction. Elle était franche, ardente, exempte de tout amour-propre ; il y avait même quelque chose de touchant dans la façon dont son imagination parait sa sœur Célia de toutes sortes d’attraits supérieurs aux siens ; – et lorsqu’un jeune homme venait à la Grange pour tout autre motif que d’y voir M. Brooke, elle en concluait qu’il devait être amoureux de Célia : comme sir James Chettam, par exemple, dont elle ne s’occupait jamais que pour sa sœur, discutant en son for intérieur si elle ferait bien de l’accepter. Le regarder comme un prétendant pour elle-même lui eût paru une impossibilité ridicule. Dorothée, avec toute son avidité de connaître les grandes vérités de la vie, conservait sur le mariage des idées tout à fait enfantines ; elle eût sans aucun doute accepté le judicieux Hooker si elle était venue au monde assez tôt pour le sauver de l’erreur matrimoniale dans laquelle il tomba, ou Milton aveugle ou tout autre grand homme dont une sublime piété eût seule pu endurer les désagréables manies. Mais comment dans un beau et aimable baronnet qui répondait Amen à tout ce qu’elle pût dire, à ses observations, même les moins exactes, pouvait-elle voir un amoureux ? Le mari vraiment idéal, à ses yeux, devait être un personnage assez respectable pour lui tenir lieu de père ou assez érudit pour lui enseigner l’hébreu, si telle était sa fantaisie.
Ces particularités du caractère de Dorothée faisaient vivement blâmer M. Brooke par les familles du voisinage de ce qu’il ne cherchât pas pour ses nièces une dame d’un certain âge qui leur serait à la fois un guide et une compagne. Mais lui-même redoutait à un tel point l’espèce de femme supérieure que réclamait l’emploi, qu’il se laissa dissuader par les objections de Dorothée et montra dans cette occasion assez de courage pour braver l’opinion, et, à sa tête, mistress Cadwallader, la femme du recteur. Miss Brooke prit donc la direction de la maison de son oncle, et elle ne détestait nullement sa nouvelle autorité, non plus que les hommages qui en faisaient partie.
Sir James Chettam devait dîner, ce jour-là, à la Grange, avec un autre personnage encore inconnu des deux jeunes filles et dont l’arrivée tenait Dorothée dans une sorte d’attente respectueuse. C’était le révérend Édouard Casaubon, qui passait dans le pays pour un homme d’une science profonde et travaillait depuis plusieurs années à une grande œuvre sur l’histoire religieuse ; il jouissait en outre d’une fortune assez considérable pour donner un certain lustre à sa piété, et il avait sur toutes choses des idées qui lui étaient propres et qu’il devait fixer dans son livre.
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