3. Peut-être que ça m’est impossible.
Frangin avait déjà traversé la moitié de la place.
« Ben, nous, on le laisse pas tomber », dit Simonie.
4. Bien.
Om les regarda partir eux aussi. Puis il se retrouva seul, en dehors des milliers de badauds qui l’observaient, tassés sur le pourtour de la grande esplanade. Il regrettait de ne pas savoir quoi leur dire. Voilà pourquoi il avait besoin d’individus comme Frangin. Pourquoi tous les dieux en avaient besoin.
« Excusez-moi ? »
Le dieu baissa les yeux.
5. Oui ?
« Hum. J’peux rien vous vendre, hein ? »
6. Comment tu t’appelles ?
« Plhatah, dieu. »
7. Ah. Oui. Et quel est ton souhait ?
Le marchand, la mine inquiète, dansait d’un pied sur l’autre.
« Vous pourriez pas donner rien qu’un p’tit commandement ? Un truc comme manger du yaourt le mercredi, dites ? C’est toujours très dur de changer les habitudes, en milieu de semaine. »
8. Tu te présentes devant ton dieu pour développer ton commerce ?
« Be-en, fit Plhatah, on pourrait s’arranger. Faut battre quand l’fer est chaud, comme disent les inquisiteurs. Haha. Vingt pour cent ? Qu’est-ce que vous en dites ? Les frais déduits, évidemment… »
Le grand dieu Om sourit.
9. Je crois que tu feras un petit prophète, Plhatah.
« Voilà. Voilà. C’est tout ce que j’demande. J’veux juste joindre les deux bouffes. »
10. Il faut laisser les tortues tranquilles.
Plhatah pencha la tête de côté.
« Ça chante pas, dites ? fit-il. Mais… des colliers de tortues… hmm… des broches, évidemment. L’écaille de tortue… »
11. NON !
« Pardon, pardon. J’vois ce que vous voulez dire. D’accord. Des statues de tortues. Ou-ui. J’y ai pensé. Belle forme. À propos, vous pourriez faire bouger une statue de temps en temps, dites ? Vachement bon pour les affaires, les statues qui bougent. La statue d’Ossaire bouge à chaque Jeûne d’Ossaire, ça loupe pas. Grâce à un petit piston actionné dans le sous-sol, à ce qu’on raconte. Mais c’est tout d’même excellent pour les prophètes. »
12. Tu me fais rire, petit prophète. Vends tes tortues, bien sûr.
« J’dois dire, fit Plhatah, j’ai déjà dessiné quelques projets… »
Om disparut. Il y eut un bref coup de tonnerre. Plhatah regarda ses croquis d’un air songeur.
« … mais faudra que j’enlève l’acrobate qu’y a d’sus, j’imagine », dit-il plus ou moins pour lui-même.
L’ombre de Vorbis regarda les environs.
« Ah. Le désert », dit-il. Le sable noir était complètement immobile sous le ciel illuminé d’étoiles. Il paraissait froid.
Il n’avait pas prévu de mourir déjà. En fait… il ne se rappelait pas bien les circonstances…
« Le désert », répéta-t-il avec un semblant d’hésitation cette fois. Il n’avait jamais hésité sur rien de toute sa… vie. Une sensation inhabituelle et terrifiante. Était-ce là ce qu’éprouvait le commun des mortels ?
Il se ressaisit.
La Mort n’en revenait pas. Peu d’individus étaient capables de ce tour de force : conserver leur ancien mode de pensée après le trépas.
La Mort ne prenait pas de plaisir à son travail. C’était une émotion qu’il avait du mal à appréhender. Mais il connaissait la satisfaction.
« Bon, fit Vorbis. Le désert. Et au bout du désert… ?
— LE JUGEMENT.
— Oui, oui, évidemment. »
Vorbis voulut se concentrer. Impossible. Il sentait sa certitude le fuir. Une certitude qui ne lui avait jamais fait défaut jusque-là.
Il hésita, comme lorsqu’on ouvre la porte d’une salle qu’on connaît bien et qu’on n’y découvre plus qu’un puits sans fond. Les souvenirs étaient toujours là. Il les sentait. Ils gardaient leur forme initiale. Seulement, il n’arrivait pas à se rappeler en quoi ils consistaient. Il y avait eu une voix… Il y avait bien eu une voix, non ? Mais il ne retrouvait que le bruit de ses propres pensées qui lui rebondissait à l’intérieur du crâne.
Il lui fallait maintenant traverser le désert. Qu’avait-il à craindre… ?
Le désert, c’est ce qu’on croit.
Vorbis regarda en lui. Et regarda encore. Il s’affaissa à genoux.
« VOUS ÊTES OCCUPÉ, À CE QUE JE VOIS, dit la Mort.
— Ne me laissez pas ! C’est tout vide ! »
La Mort inspecta le désert tout autour. Il claqua des doigts, et un grand cheval blanc s’approcha au trot.
« JE VOIS CENT MILLE PERSONNES, dit-il en sautant en selle.
— Où ça ? Où ça ?
— ICI. AVEC VOUS.
— Je ne les vois pas ! »
La Mort rassembla les rênes.
« ELLES Y SONT QUAND MÊME », dit-il. Son cheval trotta sur quelques pas.
« Je ne comprends pas ! » s’écria Vorbis.
La Mort s’arrêta. « VOUS CONNAISSEZ PEUT-ÊTRE L’EXPRESSION : L’ENFER, C’EST LES AUTRES ?
— Oui. Oui, évidemment. »
La Mort hocha la tête. « AVEC LE TEMPS, fit-il, VOUS VOUS APERCEVREZ QUE C’EST FAUX. »
Les premiers bateaux s’échouèrent sur les hauts-fonds, et les troupes sautèrent jusqu’aux épaules dans le ressac.
Nul ne savait avec précision qui dirigeait la flotte. La plupart des pays côtiers se détestaient les uns les autres, non pour des raisons personnelles mais par une espèce de tradition historique. Par ailleurs, fallait-il vraiment qu’on les dirige ? Tout le monde savait où se trouvait Omnia. Aucun des pays en présence ne détestait ses alliés autant qu’Omnia. Aujourd’hui, Omnia devait… cesser d’exister.
Le général Argavisti d’Éphèbe s’estimait responsable de l’opération car, même s’il ne commandait pas le gros de la flotte, il vengeait l’attaque d’Éphèbe. Mais l’impériator Borvorius de Tsort savait que c’était lui, le responsable, parce que les vaisseaux tsortiens dépassaient tous les autres en nombre. Et l’amiral Rham-ap-Efan du Jolhimôme se prenait, lui, pour le chef, parce qu’il fallait toujours qu’il joue au chef. Le seul capitaine à ne pas s’imaginer commandant de la flotte, c’était Fissa Benj, un pêcheur d’une toute petite nation de nomades des marais dont les autres pays ignoraient complètement l’existence, pêcheur dont le petit esquif de roseau s’était trouvé sur la route de l’armada qui l’avait alors entraîné. Comme sa tribu croyait qu’il n’existait que cinquante et une personnes au monde, qu’elle adorait une salamandre géante, qu’elle parlait sa langue propre incompréhensible au reste de l’humanité et qu’elle n’avait encore jamais vu de métal ni de feu, il arborait la majeure partie du temps un grand sourire hébété.
Visiblement, ils avaient atteint un rivage, non pas un bon rivage de vase et de roseaux mais de tous petits grains minéraux. Il tira son embarcation de roseau au sec sur le sable et s’assit pour regarder d’un œil intéressé ce que les hommes en chapeaux emplumés et vestes en écailles de poisson brillantes allaient faire ensuite.
Le général Argavisti passa la plage en revue.
« Ils ont dû nous voir arriver, dit-il. Alors pourquoi nous laissent-ils établir une tête de pont, peuchère ? »
Une brume de chaleur tremblotait au-dessus des dunes. Un point apparut, qui grossissait et se rétractait dans l’atmosphère miroitante.
D’autres troupes débarquèrent en masse.
Le général Argavisti se protégea les yeux du soleil.
« Un type là-bas, dit-il.
— Peut-être un espion, fit Borvorius.
— Vois pas comment il serait un espion dans son propre pays. Et puis, quand bien même, il se camouflerait. Que c’est à ça qu’on les reconnaît, les espions. »
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