Un autre trait de feu jaillit et frappa les portes du temple. Elles se refermèrent en claquant, puis le bronze chauffé à blanc fondit, effaçant les commandements séculaires.
5. Et maintenant, prophète ?
Frangin se mit debout, les jambes flageolantes. Tefervoir le soutint par un bras et Simonie par l’autre.
« Mm ? » fit-il d’une voix pâteuse.
6. Tes commandements ?
« Je croyais qu’ils venaient de toi normalement, dit Frangin. Je ne sais pas si je peux en trouver comme ça… »
Le monde attendit.
« Bé, qu’est-ce que vous dites de “Pense par toi-même” ? proposa Tefervoir en fixant la manifestation divine avec une fascination horrifiée.
— Non, dit Simonie. Plutôt un truc du genre : “La cohésion sociale est la clé du progrès.”
— Peux pas dire que ça coule de source, objecta Tefervoir.
— Si ça peut vous aider, lança Plhatah Je-m’tranche-la-main depuis la foule, quelque chose en faveur de l’industrie des plats cuisinés, ça ferait pas d’mal.
— Pas tuer les gens. Ça nous irait, ça, dit un autre.
— Té, ce serait un bon début », approuva Tefervoir.
Ils regardèrent l’Élu. Frangin se libéra de leur étreinte d’une secousse et se tint debout tout seul, en vacillant un peu.
« No-on, dit-il. Non. Je pensais la même chose avant, mais ça ne marcherait pas. Pas vraiment. »
Maintenant, songeait-il. Maintenant, uniquement. Un instant dans l’histoire. Pas demain, ni le mois prochain, ce sera toujours trop tard si ce n’est pas maintenant.
Ils le regardaient.
« Allons, fit Simonie. Qu’est-ce qui vous gêne là-dedans ? Y a rien à dire à ça.
— Difficile d’expliquer, répondit Frangin. Mais je crois que ça concerne la façon dont les hommes devraient se conduire. Je crois… qu’on devrait faire les choses parce qu’elles sont justes. Et non parce que les dieux l’ont commandé. Ils pourraient donner le commandement contraire à un autre moment.
7. Moi, j’aime bien celui de ne pas tuer, intervint Om loin dans le ciel.
8. Ça sonne bien. Dépêche-toi, faut que j’aille châtier quelques pays de ma colère divine.
« Tu vois ? dit Frangin. Non. Plus question de châtier qui que ce soit. Plus de commandements sauf si tu leur obéis aussi. »
Om cogna sur le toit du temple.
9. Tu me donnes des ordres ? Ici ? MAINTENANT ? À MOI ?
« Non. Je demande. »
10. C’est pire que donner des ordres !
« Tout marche dans les deux sens. »
Om cogna encore sur son temple. Un mur s’effondra. Ceux de la foule paniquée qui n’avaient pas réussi à fuir la place redoublèrent d’efforts.
11. Il faut des châtiments ! Sinon il n’y a pas d’ordre !
« Non. »
12. Je n’ai pas besoin de toi ! J’ai assez de fidèles à présent !
« Mais uniquement à travers moi. Et peut-être pas pour longtemps. Tout recommencera. Ça s’est déjà produit. Ça se produit tout le temps. Voilà pourquoi les dieux meurent. Ils ne croient jamais aux hommes. Mais tu as une chance. Tout ce que tu dois faire, c’est… croire. »
13. Quoi ? Écouter des prières débiles ? Surveiller les petits enfants ? Faire pleuvoir ?
« De temps en temps. Pas toujours. Tu pourrais passer un marché. »
14. UN MARCHÉ ! Je ne marchande pas ! Pas avec des humains !
« Négocie avec eux maintenant, dit Frangin. Tant que tu en as l’occasion. Sinon, un de ces jours tu devras négocier avec Simonie ou un autre dans son genre. Ou avec Tefervoir ou un autre dans son genre à lui. »
15. Je pourrais te réduire en miettes.
« Oui. Je suis entièrement en ton pouvoir. »
16. Je pourrais t’écraser comme un œuf !
« Oui. »
Om marqua un temps. Puis il reprit :
17. Tu ne peux pas te servir de la faiblesse comme d’une arme.
« C’est la seule que j’ai. »
18. Pourquoi je devrais céder, alors ?
« Pas céder. Négocier. Traiter avec moi et ma faiblesse. Sinon, un jour tu devras négocier avec un autre en position de force. Le monde change.
19. Hah ! Tu veux une religion constitutionnelle ?
« Pourquoi pas ? L’autre système n’a pas marché. »
Om s’appuya sur le temple, sa colère apaisée.
Chapitre II, verset 1. Très bien, alors. Mais pour un temps seulement. Un grand sourire fendit le visage fumant gigantesque. Pendant un siècle, ça va ?
« Et au bout d’un siècle ? »
2. On verra.
« D’accord. »
Un doigt de la taille d’un arbre se déplia, descendit et toucha Frangin.
3. Tu es très convaincant. Ça te sera utile. Une flotte approche.
« Des Ephébiens ? » demanda Simonie.
4. Et des Tsortiens. Et des Johlimômiens. Et des Klatchiens. Tous les pays libres de la côte. Ils veulent anéantir Omnia pour de bon. Ou pour de mauvais.
« Vous n’avez pas beaucoup d’amis, hé ? fit Tefervoir.
— Même moi, je nous aime pas des masses, et j’en fais partie, de nous », dit Simonie. Il leva la tête vers le dieu.
« Vous allez nous donner un coup de main ? »
5. Vous ne croyez même pas en moi !
« C’est vrai, mais je suis un homme pratique. »
6. Et brave, aussi. Pour professer l’athéisme devant ton dieu.
« Ça change rien, vous savez ! fit Simonie. Croyez pas que vous arriverez à m’embobiner parce que vous existez !
— Pas de coup de main, annonça Frangin d’un ton catégorique.
— Quoi ? fit Simonie. On a besoin d’une armée puissante contre toute cette coalition !
— Oui. Et on ne l’a pas. Alors on va procéder autrement.
— Vous êtes dingue ! »
La calme de Frangin rappelait le désert.
« C’est peut-être le cas.
— Il faut se battre !
— Pas encore. »
Simonie serra les poings de colère.
« Attendez… Écoutez… On s’est fait tuer pour des mensonges, pendant des siècles on s’est fait tuer pour des mensonges. » Il agita la main en direction du dieu. « Maintenant on peut mourir pour une vérité !
— Non. Les hommes doivent mourir pour des mensonges. Mais la vérité est trop précieuse pour qu’on meure pour elle. »
La bouche de Simonie s’ouvrit et se referma silencieusement tandis qu’il cherchait ses mots. Finalement il en trouva datant des premiers temps de son éducation.
« On m’a dit qu’y avait rien de plus beau que mourir pour un dieu, marmonna-t-il.
— C’est ce que disait Vorbis. Et c’était… un imbécile. On peut mourir pour un pays, pour son peuple ou sa famille, mais pour un dieu il faut vivre pleinement et activement, chaque jour d’une longue vie.
— Longue comment ?
— On verra. »
Frangin leva les yeux vers Om.
« Tu n’apparaîtras plus comme ça ? »
Chapitre III, verset 1. Non. Une fois suffit.
« Souviens-toi du désert. »
2. Je m’en souviendrai.
« Ne me lâche pas. »
Frangin s’approcha du cadavre de Vorbis et le souleva.
« Je crois, dit-il, qu’ils vont débarquer sur la plage du côté éphébien des forts. Ils éviteront la côte rocheuse et ne passeront pas par les falaises. Je vais les retrouver là-bas. »
Il baissa les yeux sur Vorbis. « Quelqu’un doit le faire.
— Vous ne voulez pas dire que vous comptez y aller tout seul ?
— Dix mille hommes, c’est trop peu. Mais un seul suffira peut-être. »
Il descendit les marches.
Tefervoir et Simonie le regardèrent partir.
« Il va mourir, dit Simonie. Il en restera même pas une tache de gras sur le sable. » Il se tourna vers Om. « Vous pouvez pas l’en empêcher, vous ? »
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