Et, en tête, la charrette de fer. De la vapeur s’échappait à flots de sa cheminée. Tefervoir avait dû la remettre en état de marche.
« Quelle idiotie ! Quelle idiotie ! » s’écria Frangin à l’ensemble du monde, et il continua de courir.
La flotte se plaçait déjà en ordre de bataille, et son commandant, quel qu’il fût, n’en revenait pas de voir un assaut manifeste lancé par un seul homme.
Borvorius l’attrapa alors qu’il se précipitait vers un rang de piques.
« Je comprends, fit-il. Tu nous as fait causer pendant que tes soldats prenaient position, hé ?
— Non ! Je ne voulais pas ça ! »
Les yeux de Borvorius s’étrécirent. Il n’avait pas survécu aux nombreuses guerres de son existence en étant bête.
« Non, dit-il, peut-être pas. Mais ça n’a pas d’importance. Écoute-moi, mon petit prêtre innocent. Parfois, il faut une guerre. Quand les choses vont trop loin, les discours, ça ne sert à rien. Il y a… d’autres moyens de convaincre. Maintenant… retourne avec les tiens. Nous serons peut-être tous les deux en vie quand ce sera fini, et alors on pourra causer. On se bat d’abord, on discute après. C’est comme ça que ça marche, petit. C’est de l’histoire, ça. Maintenant, va-t’en. »
Frangin s’en alla.
1. Je les châtie de ma colère divine ?
« Non ! »
2. Je pourrais les réduire en poussière. Tu n’as qu’à demander.
« Non. C’est pire que la guerre. »
3. Mais tu as dit qu’un dieu doit protéger ses fidèles…
« Qu’est-ce que nous serions si je te demandais d’anéantir des hommes honnêtes ?
4. On ne les crible pas de flèches ?
« Non. »
Les Omniens s’assemblaient dans les dunes. Un grand nombre s’étaient regroupés autour de la charrette blindée de fer. Frangin la regarda à travers un brouillard de désespoir. « J’avais pourtant dit que j’irais seul, non ? » fit-il. Simonie, adossé à la tortue, lui fit un sourire sinistre. « Ç’a marché ? demanda-t-il.
— Je crois… que non.
— Je l’savais. Navré pour vos illusions. Les choses, quand elles veulent se produire… voyez ? Des fois, on a des gens face à face et… ça y est.
— Mais si seulement ils…
— Ouais. Ça ferait un bon commandement. »
Il y eut un bruit métallique, et une écoutille s’ouvrit dans le flanc de la Tortue. Tefervoir en émergea à reculons, une clé à molette à la main.
« C’est quoi, cet engin ? demanda Frangin.
— Une machine pour le combat, répondit Simonie. La Tortue se meut, hein ?
— Pour combattre les Ephébiens ? »
Tefervoir se retourna. « Qué ? fit-il.
— Vous avez construit cette… chose… pour combattre les Ephébiens ?
— Bé… non… non, répondit un Tefervoir à l’air désorienté. On se bat contre les Ephébiens ?
— Tout le monde, dit Simonie.
— Mais jamais je… Moi, je suis un… Jamais je… » Frangin étudia les roues garnies de piques et les plaques en dents de scie sur le pourtour de la Tortue.
« C’est un appareil qui se déplace tout seul, le renseigna Tefervoir. On allait s’en servir pour… j’veux dire… je n’ai jamais voulu…
— On en a besoin maintenant, intervint Simonie.
— Qui ça, on ?
— Qu’est-ce qui sort du grand machin comme un tuyau à l’avant ? demanda Frangin.
— De la vapeur, répondit Tefervoir d’un air découragé. C’est relié à la soupape de sûreté.
— Oh.
— C’est très chaud à la sortie, ajouta Tefervoir en s’affaissant davantage.
— Oh ?
— Bouillant, en fait. »
Le regard de Frangin se déplaça de la cheminée de vapeur aux couteaux rotatifs.
« Très philosophique, commenta-t-il.
— Bé, on voulait s’en servir contre Vorbis, dit Tefervoir.
— Et maintenant non. Vous voulez vous en servir contre les Ephébiens. Vous savez, avant je me croyais bête, et puis j’ai connu des philosophes. »
Simonie rompit le silence en tapotant l’épaule de Frangin.
« Tout marchera bien, dit-il. On perdra pas. Après tout… (il eut un sourire encourageant) on a dieu de notre côté. »
Frangin se retourna. Son poing jaillit. Le coup n’avait rien de scientifique, mais tout de même assez de force pour faire tournoyer Simonie. Le sergent s’étreignit le menton.
« Pourquoi ce coup d’poing ? C’est pas ce que vous vouliez ?
— On a les dieux qu’on mérite, dit Frangin, et à mon avis on n’en mérite aucun. Quelle idiotie. Quelle idiotie. L’homme le plus sain d’esprit que j’ai vu cette année vit en haut d’un mât dans le désert. Quelle idiotie. Je crois que je ferais mieux de le rejoindre. »
1. Pourquoi ?
« Les dieux et les hommes, les hommes et les dieux, fit Frangin. Tout ce qui se produit est la conséquence d’autres événements antérieurs. Quelle idiotie. »
2. Mais tu es l’Élu.
« Élis quelqu’un d’autre. »
Frangin s’en alla d’un pas énergique à travers l’armée dépenaillée. Nul n’essaya de l’arrêter. Il gagna le sentier qui menait en haut des falaises et ne se retourna même pas pour regarder les soldats alignés.
« Bé, tu vas pas regarder la bataille ? Que j’ai besoin de quelqu’un pour regarder la bataille, moi. »
Honorbrachios se tenait assis sur un rocher, les mains jointes sur sa canne.
« Oh, bonjour, dit Frangin d’un ton amer. Bienvenue à Omnia.
— Ça aide de prendre les choses avec philosophie, fit Honorbrachios.
— Mais il n’y a aucune raison de se battre !
— Si, il y en a. L’honneur, la revanche, le devoir, ce genre de choses.
— Vous le pensez vraiment ? Moi je croyais que les philosophes devaient être logiques ! »
Honorbrachios haussa les épaules.
« Bé, pour moi, la logique, c’est bon pour les ignorants qui savent pas réfléchir tout seuls.
— Je me figurais que tout serait terminé une fois Vorbis mort. »
Honorbrachios contempla son monde intérieur.
« Faut un bout de temps pour que meurent des gars comme Vorbis. Ils laissent des échos dans l’histoire.
— Je sais ce que vous voulez dire.
— Comment va la machine à vapeur de Tefervoir ?
— Je crois qu’elle le rend malade », répondit Frangin.
Honorbrachios gloussa et donna un coup de canne par terre.
« Hah ! Ça lui fait les agassins ! C’est à double tranchant ! Tout marche dans les deux sens !
— Il s’en remettra ! » dit Frangin.
Quelque chose comme une comète dorée fila dans le ciel du Disque-monde. Om volait comme un aigle, porté par la fraîcheur, par la force de la foi. Autant en profiter tant que ça durait. Une foi aussi ardente, aussi désespérée, ne durait jamais longtemps. Les esprits humains ne pouvaient pas la soutenir indéfiniment. Mais tant qu’elle durait, Om se sentait fort.
L’aiguille centrale de Cori Celesti se dresse au milieu des montagnes du Moyeu, quinze kilomètres verticaux de glace verte et de neige coiffés des tourelles et des dômes de Dunmanifestin.
Là vivent les dieux du Disque-monde.
Du moins, toute divinité digne de ce nom. Curieusement, une fois en place, malgré les années d’effort, de travail et d’intrigues qu’il leur en coûte pour y accéder, les dieux ne font pas grand-chose d’autre que boire à l’excès et se livrer à un peu de subornation anodine. Nombre de gouvernements procèdent grosso modo de la même façon.
Ils jouent. À des jeux plutôt simples parce que les dieux se lassent vite de la complication. Un détail peut paraître étrange : alors que les petits dieux n’ont parfois qu’un seul but en tête pendant des millions d’années, qu’ils ne font même qu’un avec ce but, les grands, eux, semblent déployer la puissance de concentration du moustique commun.
Читать дальше