Elle contempla les fresques de froides scènes d’Hiver, en se demandant combien de fois elles avaient été peintes et repeintes. Mais déjà, en pensée, elle voyait Starbuck debout à droite de la reine, avec un sourire méprisant sous cette fichue cagoule de bourreau tandis qu’il toisait les représentants impuissants de la Loi.
— Il porte un masque pour la même raison que tous les autres voleurs et assassins, bougonna aigrement Gundhalinu.
— C’est assez vrai. La preuve vivante qu’aucun monde n’a le monopole de la répression… et que la lie a tendance à remonter à la surface.
Jerusha ralentit en entendant le soupir d’un géant endormi, au fond des entrailles de la planète. Elle respira profondément en pestant contre l’Épreuve de l’Air, qui faisait partie du rite à chaque visite au palais et frissonna sous sa cape, pas seulement à cause du froid. Jamais elle ne parvenait à surmonter la peur, pas plus qu’elle ne revenait de sa stupéfaction de ce qui la causait : cet endroit qu’on appelait la Salle des Vents.
Un représentant de la noblesse les attendait au bord de l’abysse et elle fut heureuse que, pour une fois, la reine ne juge pas bon de les faire attendre. Moins elle y penserait, moins elle aurait de mal à traverser. Cela signifiait qu’Arienrhod était de bonne humeur ou, simplement, qu’elle était préoccupée par d’autres affaires que des harcèlements mesquins. Jerusha n’ignorait rien du réseau et du système d’espionnage que la reine avait fait installer dans toute la ville et en particulier dans le palais ; elle adorait organiser de petites épreuves pour démoraliser ses adversaires… et il était évident, aux yeux de Jerusha, qu’elle adorait voir trembler ses victimes.
Jerusha reconnut Kirard Set, un ancien de la famille Wayaway, un des favoris de la reine. On disait qu’il avait assisté à quatre visites de l’Assemblée et pourtant sa figure, sous l’élégant turban, était encore celle d’un tout jeune homme. « Ancien. » Jerusha le salua cérémonieusement, fortement consciente des pattes-d’oie commençant à se dessiner aux coins de ses propres yeux, et plus encore de l’appel gémissant de l’abysse évoquant le rire affamé de damnés sans repentir. Qui a pu vouloir construire une chose pareille ? Elle se posait la question chaque fois qu’elle venait en se demandant si la plainte du vent n’était pas en réalité la voix de ses créateurs, ces ancêtres lointains qui avaient rêvé et bâti cette cité hantée, dans le nord. À sa connaissance, personne ne savait qui ils étaient, ni ce qu’ils avaient fait avant l’écroulement de l’empire interstellaire à côté duquel l’actuelle Hégémonie était insignifiante.
Partout ailleurs, elle aurait sans doute cherché une sibylle, pour essayer d’obtenir une réponse, qui serait probablement obscure et inintelligible. Même ici sur Tiamat, les sibylles erraient dans les îles lointaines comme des occultistes ambulants, croyant parler par la voix de la Mère de la Mer. Mais la sagesse était réelle, encore intacte même si les Tiamatiens avaient perdu la vérité qui l’inspirait, tout comme ils avaient oublié l’origine et la raison d’être d’Escarboucle. Il n’y avait pas de devins dans la ville, de par la loi hégémonique, commodément renforcée par le dégoût des Hiverniens pour tout ce qui sentait le « primitif ». L’adroite propagande hégémonique les maintenait dans la croyance que cette pratique n’était qu’un mélange de charlatanisme superstitieux et de folie maladive. L’Hégémonie n’osait pas éliminer les sibylles d’un monde habité mais elle les tenait bien à l’écart. Les devins étaient les porteurs de la sagesse perdue du Vieil Empire, destinée à donner à la civilisation construite sur ses ruines la clef de ses secrets enfouis. Et s’il y avait une chose que les riches et les puissants Hégémoniens ne voulaient pas, c’était voir ce monde se dresser sur ses propres pieds et devenir assez fort pour leur refuser l’eau de vie.
Jerusha se rappela soudain, avec clarté, l’unique devin qu’elle avait vu à Escarboucle, il y avait dix ans, peu de temps après son arrivée pour sa première mission. Elle l’avait vu parce qu’elle avait été envoyée pour surveiller son exil de la ville, elle avait suivi la foule railleuse qui poussait son compatriote effrayé et rétif vers le port et l’envoyait à la dérive dans un bateau. Il y avait là un chasseur de sorcières, en fer, au cou hérissé de pointes ; on avait poussé le devin avec une longue perche car les gens craignaient la contamination.
Arrivés à la plongée abrupte vers la rade, les gens l’avaient poussé trop fort et il était tombé. Les pointes pénétrèrent dans sa gorge et lui ouvrirent la joue. Le sang du devin que la foule avait eu si peur de verser se répandit et coula comme un collier de bijoux sous son menton, sur sa chemise (d’un bleu ciel profond et elle fut saisie par la beauté du contraste). Frappée de terreur comme les autres, elle le regarda s’asseoir en gémissant, les mains à sa gorge, et ne fit rien pour l’aider…
Gundhalinu lui donna un petit coup de coude hésitant. Elle sursauta, gênée, et regarda la figure vaguement méprisante de l’Ancien des Wayaway.
— Quand vous serez prête, inspecteur.
Elle hocha la tête.
L’Ancien porta à ses lèvres le petit sifflet accroché à une chaîne à son cou et s’avança sur le pont. Jerusha le suivit en regardant fixement devant elle, sachant ce qu’elle verrait si elle baissait les yeux : le puits terrifiant qui servait d’accès pour l’entretien de l’usine automatique, un entretien dont on n’avait jamais eu besoin à sa connaissance, depuis mille ans que l’Hégémonie était au courant. Il y avait des ascenseurs-capsules fermés, permettant aux techniciens d’accéder sans danger à tous les innombrables niveaux, et aussi une colonne d’air s’élevant dans ce puits au centre creux de la spirale d’Escarboucle, à la manière d’un courant d’air se formant dans une cheminée. C’était la seule partie de la ville qui n’était pas entièrement fermée par les murs-tempête ; les aigres vents du ciel s’y engouffraient librement en aspirant le souffle des souterrains caverneux. Même tout là-haut, il y avait une forte odeur marine et le vent hurlait et sifflait en se heurtant aux irrégularités de la pierre.
Il y avait aussi, suspendus dans les airs comme d’immenses mobiles informes, des panneaux transparents, d’une matière élastique, souple, qui ondulaient et se gonflaient comme des nuages, créant des contre-courants traîtres. Et il n’y avait qu’un seul chemin pour traverser la salle et passer aux niveaux supérieurs du palais ; là, le couloir devenait un pont-levis enjambant le gouffre, assez large pour y marcher aisément dans un air silencieux, mais il était rendu mortel par les violentes rafales.
L’aîné des Wayaway donna un coup de sifflet musical et s’avança avec assurance lorsque l’air, autour de lui, se calma. Jerusha suivit en manquant de lui marcher sur les talons, tant elle tenait à profiter avec Gundhalinu de cette poche d’air immobile. L’Ancien continua de marcher, d’un pas régulier ; il donna un autre coup de sifflet, puis un troisième. L’air paisible les entourait toujours mais, derrière elle, Jerusha entendit Gundhalinu prendre en vain le nom d’un dieu, alors qu’il se laissait un peu distancer et que le vent lui léchait le dos.
C’est de la folie ! Elle répétait la litanie de peur et de ressentiment qui accompagnait chacune de ses traversées. Quelle espèce de dément irait construire cette attraction de sadique ?… Elle savait bien que la technologie qui l’avait conçue pouvait facilement la circonvenir, si ce n’était qu’une mesure de sécurité. Au niveau tech permis aux Hiverniens de Tiamat, c’était possible. Mais elle se doutait que, quel que fût le malade mental qui avait imaginé cette épreuve, elle ne servait que trop les desseins de la reine actuelle.
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