— Comme vous le savez certainement, la mort est la peine maximale encourue pour interférence interdite dans des événements passés – le seul crime capital encore reconnu par la loi. Mais avant qu’une punition aussi sévère puisse être appliquée, il est nécessaire d’avoir la preuve absolue que le crime a été commis. C’est pourquoi, à chaque fois qu’un tel crime est signalé, les Patrouilleurs Temporels le laissent s’effectuer et en font un enregistrement discret.
— Mais comment le passé reste-t-il inchangé si vous agissez de la sorte ? demanda Miss Dalessandro.
— Aha ! cria le lieutenant Sanderson. Une fois que l’on a obtenu un enregistrement prouvant que le crime a été commis, la condamnation peut être rapidement prononcée, ainsi que la permission d’exécuter la sentence. Ce fut fait. Les enquêteurs de la Patrouille Temporelle revinrent avec leur preuve dans la nuit du 4 avril 2052. C’était la date du départ dans le passé du prétendu assassin de Jésus. Ils montrèrent leur preuve du crime à la commission de la Patrouille Temporelle, qui ordonna l’exécution du criminel. Les exécuteurs de la Patrouille Temporelle furent dépêchés jusqu’au logement du criminel, se saisirent de son chrono, et lui administrèrent une mort indolore une heure avant son départ prévu pour le passé. Nous l’avons ainsi supprimé du fleuve temporel et le courant principal du passé fut préservé car, en fait, il n’effectua pas son voyage et Jésus vécut pour professer sa foi. De cette façon – par la détection des changements illégaux et la suppression des criminels avant qu’ils puissent remonter la ligne – nous préservons le caractère intangible du temps actuel.
Comme c’est beau, pensai-je.
Mais je me satisfais trop facilement. Miss Dalessandro, cette trouble-fête professionnelle, leva sa main charnue et déclara, quand on lui demanda de parler :
— Je voudrais quand même obtenir un petit éclaircissement. Apparemment, quand vos Patrouilleurs Temporels sont revenus en avril 2052 avec la preuve du crime, ils sont arrivés dans un monde dirigé par des dictateurs turcs. Où ont-ils trouvé les membres de la commission ? Où ont-ils seulement trouvé le meurtrier ? Son propre crime aurait pu effacer son existence car, en assassinant Jésus, il déclencha certaines suites d’événements qui éliminèrent ses propres ancêtres. Et ainsi le voyage temporel lui-même n’avait peut-être jamais été inventé dans ce monde où Jésus n’avait pas vécu, et au moment même où Jésus fut assassiné, tous les Patrouilleurs Temporels, les Guides Temporels et les touristes devinrent des impossibilités, et cessèrent donc d’exister.
Le lieutenant Sanderson n’eut pas l’air content.
— Vous évoquez là un certain nombre d’intéressants paradoxes secondaires, dit-il d’une voix lente. Je crains que le temps qui m’est imparti ne soit insuffisant pour les présenter correctement. Je vais essayer brièvement : si le crime temporel de l’an 11 n’avait pas été détecté relativement vite, les changements se seraient multipliés au long des siècles et auraient éventuellement pu transformer le futur tout entier, empêchant probablement le développement de l’Effet Benchley et de la Patrouille Temporelle elle-même, nous conduisant alors à ce que nous appelons l’ultime Paradoxe, dans lequel le voyage temporel devient sa propre négation. En fait, les nombreuses conséquences potentielles de l’empoisonnement de Jésus ne se produisirent jamais, parce que le Guide assistant à la crucifixion découvrit le crime. Comme cet événement s’est déroulé en l’an 33, seules les années écoulées entre l’an 11 et l’an 33, furent jamais altérées par l’assassinat, et les changements créés par l’absence de Jésus durant ces années-là furent insignifiants, car l’influence de Jésus sur l’histoire ne se fit sentir que longtemps après la Crucifixion. Entre-temps, l’annulation rétroactive du crime supprima même les légers changements qui avaient eu lieu durant les vingt-deux années de la période affectée ; ces deux décennies furent repoussées vers une autre ligne temporelle, qui nous est inaccessible et qui est en fait inexistante, et ainsi l’authentique ligne de base fut restaurée dans toute sa continuité depuis l’an 11 jusqu’à notre présent.
Miss Dalessandro n’était pas satisfaite.
— Cela forme une sorte de cercle. L’Ultime Paradoxe n’aurait-il pas dû descendre toute la ligne temporelle jusqu’à notre présent dès l’instant où Jésus fut empoisonné ? Comment les Guides et les Patrouilleurs peuvent-ils continuer à exister s’ils sont les seuls à se rappeler comment aurait dû être le passé ? Il me semble qu’il ne devrait y avoir aucun moyen de corriger un crime temporel assez grave pour conduire à l’Ultime Paradoxe.
— Vous oubliez, ou peut-être ignorez-vous, dit Sanderson, que les voyageurs temporels qui se trouvent dans le passé au moment d’un crime temporel ne sont affectés par aucun changement de ce passé, car ils sont détachés de leur matrice temporelle. Un voyageur en transit est une bulle de temps actuel arrachée à la matrice du continuum immunisée contre les transformations du paradoxe. Cela signifie que toute personne se trouvant en amont de la ligne peut observer et corriger une altération du passé véritable, et gardera en mémoire à la fois la situation momentanément fausse et son rôle dans la correction de cette situation. Bien sûr, tout voyageur temporel quittant le refuge de l’état transitoire devient vulnérable dès qu’il rentre à son point de départ au bas de la ligne. En d’autres termes, si vous remontez la ligne et tuez votre grand-père avant son mariage, vous ne disparaîtrez pas aussitôt, car vous serez protégée par le paradoxe de l’Effet Benchley. Mais dès le moment où vous retournerez dans le présent, vous cesserez d’avoir jamais existé , car le résultat de l’altération de votre propre passé sera la disparition de votre maillon temporel dans le présent. Est-ce clair ?
Non, pensai-je. Mais je ne dis rien.
Miss Dalessandro insista :
— Ceux qui sont en transit sont protégés par…
— Le paradoxe du Déplacement Transitoire : c’est ainsi que nous l’appelons.
— Le paradoxe du Déplacement Transitoire. Ils sont comme dans des bulles et, tant qu’ils voyagent, ils peuvent comparer ce qu’ils voient avec ce dont ils se souviennent de l’aspect du temps véritable, et si c’est nécessaire ils peuvent opérer des changements afin de restaurer l’ordre originel au cas où il aurait été altéré.
— Oui.
— Pourquoi ? Pourquoi devraient-ils être immunisés ? Je sais que je reviens toujours là-dessus, mais…
Le lieutenant Sanderson soupira.
— Parce que, dit-il, s’ils étaient affectés par un changement du passé alors qu’ils se trouvent eux-mêmes dans le passé, ce serait l'Ultime Paradoxe : un voyageur temporel changeant l’époque qui donna naissance au voyage temporel. C’est encore plus paradoxal que le paradoxe du Déplacement Transitoire. En raison de la loi des Paradoxes Moindres, le paradoxe du Déplacement Transitoire, étant moins improbable, a donc priorité. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Non, mais…
— Je crains de ne pouvoir approfondir ce sujet en détail, dit le Patrouilleur. Mais Mr. Dajani reviendra sur ces questions lors des prochaines séances.
Il lança à Dajani un sourire débile et prit rapidement congé.
Comme vous l’auriez parié, Dajani ne parla pas des paradoxes évoqués par Miss Dalessandro. Il trouva toujours un bon moyen de détourner la conversation dès qu’elle revenait sur ce sujet.
— Vous pouvez être sûrs, dit-il, que le passé est restauré chaque fois qu’il est altéré. Les mondes hypothétiques créés par des changements illégaux cessent rétroactivement d’exister à l’instant où le criminel est appréhendé. C.Q.F.D.
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