Lorsqu’elle marqua un temps d’arrêt, elle entendit résonner sa voix, écho grave qui revenait du fond de la salle.
« En d’autres termes, on essaye de toutes nos forces de ne pas s’illusionner. Et l’un dans l’autre, on y arrive bien. La barrière entre nous et les personnes d’UMa47/E n’est que trop évidente. Les anthropologues nous ont appris il y a longtemps que la culture était un ensemble de symboles partagés, et nous n’en partageons aucun avec les sujets de notre étude. Omnis cultura ex cultura, et les deux cultures se mélangent aussi mal, supposons-nous, que l’huile et l’eau. Nos comportements épigénétiques et les leurs ne se recoupent nulle part.
« Cela a pour inconvénient de nous obliger à partir des premiers principes. On ne peut pas parler d’“architecture” chtonienne, par exemple, car il faudrait ôter de ce mot à l’apparence innocente tous ses piliers et poutres d’intentions et d’esthétique humaines… sans lesquels le mot “architecture” devient insupportable, une structure instable. Nous n’osons pas davantage parler d’“art”, d’“œuvre”, de “loisir” ou de “science” chtoniens. La liste est sans fin, et il ne nous reste guère que le comportement brut. Le comportement à examiner et cataloguer dans tous ses menus détails.
« Nous disons que le Sujet se déplace à tel endroit, effectue telle ou telle tâche, est plutôt lent ou rapide, tourne à gauche ou à droite, mange ceci et cela, du moins si nous ne regimbons pas à utiliser le mot “manger” et son lot d’anthropomorphisme rampant, peut-être “ingérer” conviendrait-il mieux. La signification est la même, mais cela fait mieux dans un rapport écrit. Le Sujet ingère un bol alimentaire de matériau végétal. En fait, il mange une plante : vous le savez et moi aussi, mais le scientifique chargé de relire l’article que vous avez soumis à la revue Nature ne laisserait jamais passer cela. » Il y eut quelques rires prudents. Dans son dos, Ray ne masqua pas un grognement de dérision. « Nous surveillons la connotation du moindre mot que nous utilisons avec l’instinct de censure d’un Bowdler [6] Thomas Bowdler (1754–1825), médecin anglais passé à la postérité pour avoir expurgé de Shakespeare, afin de le publier dans une édition jeunesse, tout ce qui pouvait attenter un tant soit peu à la religion ou à la vertu. Ainsi dans Hamlet, la noyade d’Ophélie devenait-elle accidentelle, sans intention de suicide. (N.d.T.)
. Tout cela au nom de la science, et très souvent pour d’excellentes raisons.
« Mais je me demande si nous ne nous aveuglons pas nous-mêmes par la même occasion.
« Ce qu’il manque selon moi, dans nos discours sur les gens d’UMa47/E, c’est un récit.
« Les indigènes d’UMa47/E ne sont pas humains, mais nous, oui, et les êtres humains interprètent le monde en construisant des récits pour l’expliquer. Le fait que certains de nos récits soient naïfs, ou pleins d’espoir, ou tout bonnement erronés n’invalide guère le procédé. Après tout, la science est un récit, à la base. Un anthropologue, ou une armée d’anthropologues, peut examiner de près des fragments osseux et les cataloguer selon une douzaine ou une centaine de caractéristiques en apparence triviales, mais l’objet tacite de tout ce travail est un récit… celui de la manière dont des êtres humains se sont distingués parmi les autres animaux de notre planète, l’histoire de nos origines et de nos ancêtres.
« Prenez la table périodique des éléments. C’est un catalogue, une liste des éléments connus et possibles ordonnée selon un principe d’organisation. Cela ressemble à une connaissance statique, tout à fait le genre de connaissances que nous accumulons sur le Sujet et ses semblables. Mais même cette table périodique sous-entend un récit. Elle constitue une définition dans l’histoire de l’univers, le point final d’un long récit sur la création de l’hydrogène ou de l’hélium, sur le Big Bang, sur la fabrication des éléments lourds dans les étoiles, la relation entre les électrons et les noyaux atomiques, le noyau et sa désintégration, et le comportement quantique des particules subatomiques. Nous avons nous aussi notre place dans ce récit. Nous sommes en partie le résultat d’une chimie carbonée dans l’eau… un autre récit caché dans la table périodique… tout comme, ajouterais-je, les gens que nous observons sur UMa47/E. »
Elle marqua un temps d’arrêt. Dieu merci, il y avait un verre d’eau glacée sur le pupitre. Marguerite en but une gorgée. À en juger par le bruit de fond, elle avait déjà suscité quelques disputes à voix basse au sein du public.
« Les récits se recoupent et divergent, se combinent et se recombinent. Comprendre un récit peut nécessiter d’en créer un autre. Fondamentalement, le récit est la manière dont nous comprenons. Le récit est la manière dont nous comprenons l’univers et il coule de source que c’est celle dont nous nous comprenons nous-mêmes. Un étranger peut nous sembler impénétrable voire effrayant jusqu’à ce qu’il nous raconte son histoire, jusqu’à ce qu’il nous dise son nom, d’où il vient et où il va C’est peut-être la même chose avec les habitants chtoniens d’UMa47/E. Cela ne me surprendrait pas qu’eux aussi, à leur manière, échangent et créent des récits. Peut-être que non, ils peuvent avoir un autre moyen d’organiser et de diffuser la connaissance. Mais je vous promets que nous ne les comprendrons qu’en commençant à nous raconter des histoires à leur sujet. »
Elle distinguait d’autres visages dans le public, désormais. Il y avait Chris, sur l’allée centrale, qui hochait la tête pour l’encourager. Élaine Coster se tenait près de lui, Sébastian Vogel à ses côtés. Elle supposa qu’ils gardaient leurs serveurs à la main, au cas où Ray se ruerait à Hubble Plaza.
Et juste devant elle, au premier rang, Tess l’écoutait avec attention. Ray avait dû l’amener. Marguerite adressa un sourire à sa fille.
« Bien entendu, nous sommes des scientifiques. Nous avons un nom à nous pour les récits préliminaires : nous appelons cela une hypothèse et nous la confrontons à l’observation et à l’expérimentation. Bien entendu aussi, toute hypothèse que nous hasardons sur les indigènes doit être très, très provisoire. C’est une première approximation, une supposition éclairée, voire une devinette au hasard.
« Je crois néanmoins que nous nous sommes montrés bien trop timides sur ce point Et, selon moi, cela est dû au fait que les questions que nous oblige à poser la création de ce récit sont des plus dérangeantes. Aucune des espèces intelligentes que nous croisons – et pour la première fois de notre histoire, nous avons un point de comparaison – ne peut s’affranchir de sa biologie. En d’autres termes, une partie de son comportement sera spécifique à son histoire génétique. Mais s’il s’agit bel et bien d’une espèce intelligente, une autre partie de son comportement sera discrétionnaire, flexible, innovante. Ce qui ne veut pas dire qu’elle sera toujours rationnelle. Bien au contraire, si cela se trouve.
« Et là, je pense, réside le problème fondamental auquel nous rechignons à nous confronter. Nous nourrissons des croyances intimes envers nous-mêmes. Un théologien pourrait nous voir comme une espèce qui cherche Dieu. Un biologiste comme un ensemble de fonctions physiologiques étroitement liées et capables d’activités très complexes. Un marxiste comme les protagonistes d’un dialogue entre l’histoire et l’économie. Un philosophe comme le résultat de l’appropriation, par l’ADN, des mathématiques des propriétés émergentes dans des systèmes chaotiques semi-stables. Nous considérons que ces croyances s’excluent l’une l’autre et nous nous y cramponnons religieusement selon nos préférences.
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