Plutôt louable, estima Sue. Mais où est mon réconfort ? Le réconfort pour la petite voleuse. L’employée de bureau indélicate. Pardonnez-moi, car je sais exactement ce que je fais et j’hésite à le faire.
En supposant que cela ait la moindre importance. En supposant qu’ils ne soient pas tous condamnés. Elle avait lu le fragment de magazine au Sawyers et en avait tiré ses propres conclusions.
Sébastian descendit. Il sortait de la douche et avait revêtu sa plus belle tenue décontractée : un blue-jean et un pull en tricot vert qui ressemblait à quelque chose qu’un pasteur anglican aurait pu jeter à la poubelle.
« Le casse est pour aujourd’hui, dit Sue.
— Comment te sens-tu ?
— J’ai peur.
— Tu n’es pas obligée, tu sais. C’était bien de ta part de te porter volontaire, mais personne ne t’en voudra de changer d’avis.
— Personne à part Élaine.
— D’accord, peut-être Élaine. Mais sans plaisanter…
— Sans plaisanter, il n’y a pas de problème. Promets-moi juste une chose.
— Quoi ?
— Quand tu seras à cette réunion à la mairie… je veux dire, je sais que les autres surveilleront pour moi, qu’ils appelleront si Ray part pour Hubble Plaza. Mais le seul en qui j’aie vraiment confiance, c’est toi. »
Il hocha la tête, les yeux comme ceux d’une chouette et l’air ridiculement solennel.
« J’ai besoin d’être prévenue au moins cinq minutes à l’avance que Ray va débarquer.
— Tu auras tes cinq minutes.
— Promis ?
— Promis. »
La matinée passa bien trop vite. La conférence à la mairie commençait à 13 heures, et Sue demanda à Sébastian de conduire afin qu’il puisse la déposer devant Hubble Plaza en attirant le moins possible l’attention. Ils n’échangèrent pas plus de quelques mots dans la voiture. Elle l’embrassa rapidement lorsqu’il s’arrêta. Puis elle sortit dans l’air froid, se servit de sa carte pour s’introduire dans Hubble Plaza, salua d’un geste les gardes de l’entrée et s’avança vers les ascenseurs en évitant de montrer trop de hâte. Ses pas résonnaient dans le hall carrelé comme le tic-tac d’un métronome, allegro synchrone avec les battements de son cœur.
Marguerite arriva à la salle de conférences du centre communautaire à 12h45, et lorsqu’elle repéra Ari Weingart en train de la chercher parmi la foule qui se pressait dans l’entrée, elle se tourna vers Chris : « Oh ! mon Dieu. C’est une erreur.
— La conférence ?
— Non. Aller sur scène avec Ray. Avoir à le regarder, à l’écouter. J’aimerais pouvoir… Oh, salut, Ari. »
Ari lui agrippa fermement le bras. « Par ici, Marguerite. Vous passez en premier, je vous l’avais dit ? On aura ensuite Ray, puis Lisa Shapiro de Géologie et Climatologie, et on finira avec les questions du public. »
Elle se retourna pour regarder une dernière fois Chris, qui haussa les épaules et lui adressa ce qu’elle devina être un sourire de soutien.
C’est vraiment dingue, pensa-t-elle en franchissant sur les talons d’Ari une porte réservée au personnel qui aboutissait dans la pénombre des coulisses. Pas seulement parce qu’elle serait forcée de se montrer avec Ray, mais parce qu’elle et lui joueraient la comédie. Tous deux feraient comme s’ils n’avaient pas vu le moindre indice sur le désastre de Crossbank (quel qu’il soit). Tous deux feraient comme s’ils ne s’étaient pas disputés au sujet de Tess. Comme s’ils ne se méprisaient pas. Joueraient non la courtoisie, mais du moins l’indifférence.
En sachant que cela pourrait s’arrêter n’importe quand.
Nous voilà avec tous les ingrédients d’un désastre, se dit Marguerite. D’autant plus que sa « conférence » consistait en une série de notes personnelles qu’elle n’avait jamais prévu de rendre publiques – des conjectures sur le projet UMa47 aux limites de l’hérésie. Mais si la crise était aussi mauvaise, aussi potentiellement mortelle qu’elle en avait l’air, pourquoi perdre son temps à se montrer hypocrite ? Pourquoi ne pas, une fois dans sa vie, cesser de penser en termes de carrière et dire simplement ce qu’elle pensait ?
Cela lui avait semblé une bonne idée, du moins jusqu’à ce qu’elle se retrouve sur scène derrière un rideau baissé avec Lisa Shapiro assise entre Ray et elle. Elle évita le regard de son ex-mari, mais la présence de celui-ci suscitait en elle un sentiment de claustrophobie dont elle n’arrivait pas à se débarrasser.
Il était tiré à quatre épingles, avait-elle remarqué en arrivant. Cravate, costume aux plis impeccables. Un petit sourire pincé aux lèvres, accentué par ses joues flasques et son menton fuyant, comme un homme qui sentait une odeur désagréable mais s’efforçait de se montrer poli à ce sujet. Il tenait une liasse de papiers à la main.
Sur la gauche de Marguerite, Ari se tenait au pupitre et faisait signe à quelqu’un de lever le rideau. Déjà ? Marguerite consulta sa montre. Treize heures tapantes. Elle avait la bouche sèche.
Ari l’avait informée que la salle pouvait accueillir deux mille personnes. Il en était entré à peu près la moitié, mélange de scientifiques, de personnel de support et de main-d’œuvre occasionnelle. Les quatre manifestations de ce genre organisées par Ari depuis le début de la quarantaine avaient été bien accueillies et avaient attiré du monde. On voyait même un type qui, muni d’une caméra, assurait la retransmission en direct sur Télé Blind Lake.
Comme nous sommes civilisés dans notre cage, pensa Marguerite. Comme nous oublions facilement le fait qu’il y a des cadavres de l’autre côté du portail.
On leva le rideau et éclaira la scène, transformant l’auditoire en un néant indistinct perçu plutôt que vu. Ari la présenta. Et dans cette étrange troncature de temps qui se produisait toujours lorsqu’elle s’adressait à un public, Marguerite se retrouva elle-même au pupitre à remercier Ari puis les auditeurs, et à se débattre avec l’affichage de ses notes sur son serveur de poche.
« Le problème… »
Sa voix dérapa dans les aigus. Elle s’éclaircit la gorge.
« Le problème que je veux soulever aujourd’hui est le suivant : avons-nous été trompés par notre propre approche rigoureusement déconstructive des personnes observées sur UMa47/E ? »
Une entrée en matière assez aride pour faire bâiller les profanes parmi le public, mais elle vit quelques visages familiers d’Interprétation froncer des sourcils.
« J’utilise un langage délibérément provocateur en parlant de personnes observées. Depuis le début, tant à Crossbank qu’à Blind Lake, on a cherché à se débarrasser de tout anthropomorphisme : la tendance à attribuer à d’autres espèces des caractéristiques humaines. La tentation est grande de trouver un bébé panthère mignon ou noble un aigle, et nous le faisons depuis que nous avons appris à marcher. Nous vivons toutefois une époque de lumières, une époque qui a appris à voir et à évaluer les autres êtres vivants pour ce qu’ils sont et non pour ce que nous voudrions qu’ils soient. Et la longue et honorable histoire de la science nous a au moins appris à observer avec soin avant de juger… et à juger, s’il le faut, en nous fondant sur ce que nous voyons et non sur ce que nous préférerions croire.
« Nous nous disons par conséquent qu’il faudrait appeler créatures ou organismes et non personnes les objets de notre étude sur 47 Ursa Majoris. Nous ne devons rien présumer à leur propos. Nous ne devons inclure dans la grille analytique ni nos peurs, ni nos désirs, ni nos espoirs ou nos rêves, ni nos préjugés linguistiques, ni nos métarécits bourgeois ou notre bagage culturel d’extraterrestres imaginaires. Raccompagnez M. Spock à la porte et laissez H.G. Wells dans la bibliothèque. Si nous voyons une ville, nous ne devons pas parler de ville, ou alors juste de manière provisoire, car le mot ville implique Carthage, Rome, Berlin et Los Angeles, produits de la biologie humaine, de l’ingéniosité humaine, et de milliers d’années d’expertise humaine cumulée. Nous nous rappelons que la ville que nous observons n’en est peut-être pas une du tout mais peut-être plutôt une fourmilière ou un récif de corail. »
Читать дальше