— Si seulement j’avais vu avant cette magnifique carte en or que vous avez brandie, jamais je n’aurais proposé de vous offrir à déjeuner. Ma parole, vous êtes une riche héritière…
— Nous avons conclu un marché. Vous m’avez dit que ça valait bien le prix pour rester assis auprès de moi à écouter mes… stupidités.
— Oh ! vous devriez avoir honte !
— Arrêtez de vous plaindre. Où est ce fameux restaurant ?
— Ma foi, Marjorie… je dois vous avouer maintenant que je ne connais pas bien les restaurants de cette fascinante métropole. Est-ce que vous pourriez m’en citer un qui ait votre préférence ?
— Trevor, je dois dire que votre technique pour séduire me coupe le souffle.
— C’est ce que prétend ma femme.
— Je me disais bien que vous aviez l’air de porter un collier. Rangez sa photo. Ne me la montrez pas pour l’instant. Je vais essayer de trouver où déjeuner.
J’ai réussi à coincer l’officier de la DIS entre deux navettes et je lui ai demandé quel était le meilleur restaurant de Bellingham.
Il a pris un air songeur.
— Nous ne sommes pas à Paris, vous savez.
— OK, je l’ai remarqué.
— Ni même à La Nouvelle-Orléans. A votre place, je crois que j’irais au Hilton.
Je suis revenue rapporter la bonne nouvelle à Trevor.
— Apparemment, le restaurant du Hilton est le meilleur du coin. Au deuxième étage. C’est ça, ou bien nous envoyons des espions un peu partout pour fureter… Maintenant, voyons cette photo…
J’ai siffloté. Les blondes m’intimident toujours. Quand j’étais petite, j’étais persuadée que je pourrais avoir cette couleur de cheveux si on me frictionnait suffisamment longtemps.
— Trevor… si vous avez ça chez vous, pourquoi essayez-vous de ramasser n’importe quelle fille au hasard des rues ?
— Je vous ai ramassée au hasard, Marjorie ?
— Cessez donc d’esquiver.
— Vous n’arrivez pas à me croire, Marjorie, n’est-ce pas ? Alors, vous allez encore dire des stupidités. Nous ferions mieux de grimper là-haut avant que des oliviers ne poussent dans nos Martini.
Le repas s’est très bien passé, mais Trevor n’avait pas l’imagination de Georges, sa connaissance de la gastronomie, ni son talent pour intimider le maître d’hôtel. Tout était bon, moyennement bon, très Amérique du Nord, et Bellingham rappelait Vicksburg.
J’étais inquiète : le fait de découvrir que la carte de Janet était périmée m’avait plus troublée que le fait de ne pas la trouver chez elle en compagnie de Ian. Est-ce qu’elle avait des ennuis ? Lui était-il arrivé quelque chose ?
Quant à Trevor, il semblait avoir perdu quelque peu de l’enthousiasme dont tout jeune chasseur devrait faire preuve quand le gibier est presque aux abois. Au lieu de me couver d’un regard lascif, il semblait préoccupé, lui aussi. Pourquoi ce changement d’attitude ? Parce que je lui avais demandé de voir la photo de sa femme ? Est-ce que je l’avais culpabilisé ce faisant ? Il m’a toujours semblé qu’un homme ne devrait jamais se lancer sur la piste des autres femmes s’il ne peut pas se permettre de tout raconter en regagnant son cher foyer, jusqu’aux détails les plus intimes.
Et puis, après tout, Trevor avait été le premier à parler de son épouse, non ?… Oui, à bien y réfléchir, c’était lui qui m’avait révélé son existence.
Il s’est un peu réveillé après le déjeuner. Je venais de lui dire de me rejoindre après le rendez-vous d’affaires qu’il avait parce que j’avais décidé de m’inscrire ici, au Hilton, de façon à bénéficier de tout le confort et des facilités des lieux pour passer différents appels par satellite (ce qui était exact), et que je resterais très certainement toute la nuit (encore exact). Alors, il n’avait qu’à me rejoindre au bar. Je me sentais très seule et je pensais sincèrement que je lui demanderais de rester jusqu’au matin avec moi.
— Je vous appellerai d’abord, m’a-t-il dit, pour que vous puissiez mettre l’autre à la porte, O.K. ? Ensuite seulement je monterai. Inutile de faire le voyage deux fois. Et je ferai monter le champagne aussi.
— Eh, doucement ! Je n’ai parlé que du bar, jusque-là. Pas encore de ma chambre.
— Marjorie, vous êtes vraiment très dure.
— Non, c’est vous qui l’êtes. Je sais ce que je fais. (J’ai obéi à un réflexe soudain.) Qu’est-ce que vous pensez des êtres artificiels ? Est-ce que vous accepteriez que votre sœur en épouse un ?
— Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui le voudrait vraiment ? Ma sœur commence à ne plus être très jeune.
— N’essayez pas de vous dérober. Et vous, Trevor, est-ce que vous épouseriez un être artificiel ?
— Que diraient les voisins ? Non, écoutez, Marjorie, qu’est-ce qui vous permet de poser ce genre de question ? Vous avez vu une photo de ma femme. Les artefacts sont censés faire les meilleures épouses du monde, non ? Horizontalement ou verticalement…
— Vous voulez dire des concubines. Il est inutile de les épouser, n’est-ce pas ? Non seulement vous n’avez pas épousé un être artificiel, Trevor, mais tout ce que vous en connaissez, ce ne sont que les idées répandues, les mythes… D’ailleurs, vous ne parleriez pas d’artefacts.
— C’est ça… Je suis hypocrite, rusé, méprisable. Mais vous ne vous êtes pas doutée un instant que j’en étais un…
— Oh ! laissez tomber, Trevor… Vous n’êtes pas un être artificiel, sinon je le saurais déjà. Et s’il vous arrivait de coucher avec un « artefact », comme vous dites, vous n’accepteriez certainement jamais de l’épouser. Non, cette discussion est futile. Arrêtons-la. J’ai besoin de deux heures. Ne vous inquiétez pas si le terminal de ma chambre est constamment occupé. Laissez un message et je serai à vous dès que possible.
Je suis allée m’inscrire à la réception. J’ai demandé non pas la suite conjugale – ce qui, en l’absence de Georges, m’aurait semblé une extravagance un peu triste – mais une très bonne chambre avec un grand lit.
Je me suis mise au travail.
J’ai appelé le Vicksburg Hilton. Non, Mr et Mrs Perreault avaient quitté l’hôtel sans laisser d’adresse. Désolés !…
Moi aussi. Cette satanée voix synthétique me donnait toujours des frissons. J’ai appelé l’université McGill à Montréal et j’ai perdu vingt minutes à apprendre que, oui, le Dr Perreault était membre honoraire de l’université mais qu’il se trouvait maintenant à l’université de Manitoba. Le seul élément nouveau était que son ordinateur de Montréal synthétisait le français et l’anglais avec la même aisance tout en ne répondant jamais dans la langue qui convenait. Résultat amusant garanti. Quand même… ils étaient un peu trop malins, ces programmeurs.
J’ai ensuite essayé le code de Janet à Winnipeg et j’ai appris que son terminal était hors circuit sur demande de l’abonnée. Ce qui m’a amenée à me demander comment j’avais pu recevoir toutes ces informations dans le trou quelques heures seulement auparavant. « Hors circuit » ne s’appliquait-il qu’aux appels ?
Avec l’ANZAC, la promenade a été particulièrement longue avant qu’une voix humaine m’apprenne que le commandant Tormey était en congé à cause de l’état d’alerte et de l’interruption de tous les vols à destination de la Nouvelle-Zélande.
En composant le code de Ian à Auckland, je n’ai entendu que de la musique et l’habituelle invitation à laisser un message, ce qui n’était guère surprenant puisque les vols semi-balistiques n’avaient pas repris. Mais j’avais eu le vague espoir de pouvoir joindre Betty ou Freddie.
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