Ça ne devait pas être trop haut pour Janet. Donc, je pouvais l’atteindre aussi. Donc, cela se trouvait à ma portée sans que j’aie besoin de dénicher un tabouret.
Les lettres lumineuses de l’inscription se trouvaient à trois mètres environ de la porte. La commande ne devait pas se trouver très loin puisque Janet m’avait dit que le deuxième panneau, qui annonçait : DANGER DE MORT, se déclenchait tout près de là. « A quelques mètres. » Quelques, ça fait rarement plus de dix…
Je me suis avancée dans le tunnel jusqu’à me trouver immédiatement sous le panneau lumineux. Juste au-dessus, le haut du tunnel était indiscernable. Même pour mon regard. Alors, j’ai levé la main. Mes doigts ont aussitôt rencontré quelque chose qui pouvait être un bouton. J’ai appuyé.
Les lettres ont clignoté, puis se sont éteintes. Le plafond est devenu lumineux, tout au long du tunnel.
Des aliments surgelés et les moyens de les faire cuire, de grandes serviettes et de l’eau chaude, un terminal qui pouvait me donner les dernières informations, des Shipstones, de la musique, de l’argent liquide en cas d’alerte, des piles, des armes, des munitions, des vêtements de toutes sortes qui étaient à ma taille puisqu’ils étaient à Janet, une horloge-calendrier qui m’indiqua que j’avais dormi treize heures d’affilée, un lit bien douillet qui était une invite à finir la nuit après avoir mangé et pris un bain et dévoré toutes les nouvelles du jour et de la veille… un sentiment de sécurité absolue qui me rasséréna jusqu’à ce que je n’aie plus à me servir de mon contrôle psychique…
J’appris donc que le Canada britannique était revenu à l’état d’alerte premier degré. La frontière avec l’Imperium restait cependant fermée. Celle du Québec était toujours sous contrôle mais on commençait à accorder des passe-droits pour certains voyages d’affaires. Le problème le plus brûlant semblait être le montant des dédommagements que le Québec devrait verser pour ce que l’on considérait maintenant comme une attaque militaire due à une erreur ou à une faute stupide. Les mesures d’internement étaient encore appliquées mais on estimait qu’au moins quatre-vingt-dix pour cent des prisonniers québécois avaient été relâchés sur parole… Et vingt pour cent des citoyens de l’Imperium. J’avais bien fait malgré tout de ne pas me faire remarquer.
Mais, apparemment, Georges pourrait maintenant rentrer quand bon lui semblerait. Ou bien y avait-il des problèmes qui ne m’apparaissaient pas encore ?…
Le Conseil pour la Survie annonçait une troisième vague d’exécutions « exemplaires » dans dix jours… Les Stimulateurs semblaient s’aligner sur eux avec un jour de décalage, tout en condamnant nettement le Conseil pour la Survie. Cette fois-ci, les Anges du Seigneur n’avaient fait aucune déclaration, du moins aucune qui ait pu filtrer sur le réseau canadien.
Une fois encore, j’aboutis à diverses conclusions hasardeuses et excitantes : les Stimulateurs étaient une organisation bidon qui ne fonctionnait que par la propagande et ne disposait d’aucun moyen réel d’action. Les Anges du Seigneur étaient soit morts soit en fuite. Quant au Conseil pour la Survie, il devait disposer de fonds importants pour payer autant de crétins sacrifiés d’avance. Mais ce n’étaient que des suppositions que je devrais peut-être revoir après la troisième vague d’attentats si les cibles étaient atteintes et si le travail semblait exécuté par des professionnels dignes de ce nom. Ça me semblait improbable, mais j’avais une certaine expérience des estimations et des erreurs derrière moi.
Cependant, je n’arrivais pas à me faire la moindre idée de l’identité du responsable de ce stupide règne de la terreur. J’étais certaine que ce ne pouvait pas être une nation territoriale. Ça devait être une multinationale, un consortium, mais je ne voyais pas non plus pourquoi exactement. A moins qu’il n’y eût derrière tout ça plusieurs individus particulièrement riches, avec un trou dans la cervelle…
J’ai composé « Imperium », « Mississippi », puis « Vicksburg ». Négatif. J’ai ajouté les noms des deux bateaux et essayé toutes les combinaisons. Toujours rien. Apparemment, ce qui m’était arrivé ainsi qu’à plusieurs centaines d’autres personnes avait été supprimé. Ou bien le sujet était-il considéré comme peu important ?
Avant de repartir, j’ai rédigé un petit mot à l’intention de Janet pour lui dire quels vêtements j’avais emportés, combien de dollars j’avais pris, en la priant d’ajouter tout ça à l’addition en cours. Je lui ai également donné le détail de ce que j’avais mis sur sa carte Visa : un trajet capsule de Winnipeg à Vancouver, une navette de Vancouver à Bellingham. Je ne me souvenais de rien d’autre. Avais-je payé le voyage jusqu’à San José avec ma carte, ou bien Georges avait-il déjà pris le relais ? Mes récépissés étaient au fond du Mississippi.
J’avais suffisamment de liquide pour quitter le Canada britannique (du moins je l’espérais !) et la tentation me vint de laisser la carte Visa avec mon petit mot. Mais une carte de crédit est une chose bien étrange et attirante. Avec ce petit rectangle de plastique, on peut faire des tas de choses. Non, c’était un devoir personnel que de protéger cette carte jusqu’à ce que je puisse la remettre en main propre à Janet. A n’importe quel prix. C’était en fait l’attitude la plus honnête.
Mais une carte de crédit, c’est une laisse, un élastique à la patte. Dans un univers de cartes de crédit, vous n’avez plus vraiment de vie privée. Ou, en tout cas, il faut beaucoup d’habileté et d’efforts pour la protéger. On ne sait jamais vraiment ce que fait un ordinateur à la seconde où vous glissez votre carte dans la fente. En tout cas, je préfère l’ignorer. Généralement, je me sens beaucoup mieux avec de l’argent liquide. De l’argent vrai. On a peu de chances d’avoir raison avec un ordinateur de banque. En fait, les cartes de crédit sont une sorte de malédiction qui s’est abattue sur le genre humain. Mais vous me direz que je ne suis pas vraiment humaine et que je ne peux pas juger sainement. De cela ainsi que de pas mal d’autres choses…
Le lendemain matin, j’étais prête à partir, habillée d’un magnifique ensemble pantalon trois-pièces bleu poudre. J’étais persuadée que Janet devait être absolument ravissante là-dedans et j’avais presque l’impression de l’être moi aussi malgré l’absence de miroir… J’avais eu l’intention de louer un équipage à Stonewall, mais je m’aperçus qu’il existait un omnibus à chevaux et un VEA de la Canadian Railways, l’un et l’autre allant à la station de métro Perimeter & McPhillips, là où Georges et moi, précisément, nous avions abandonné notre lune de miel si bizarre. Je préfère les chevaux mais, cette fois, je choisis le moyen de locomotion le plus rapide.
Mes bagages étaient encore en transit au port, mais était-il possible que je les récupère sans que cela me désigne automatiquement comme une étrangère venue de l’Imperium ? J’ai pris la décision de demander leur réexpédition dès que je serais à l’extérieur du Canada britannique. En plus, ils avaient fait tout le chemin depuis la Nouvelle-Zélande. Si je pouvais me passer d’eux à présent, je le pourrais indéfiniment. Combien de gens sont-ils morts stupidement parce qu’ils ne voulaient pas se séparer de leurs bagages ?
J’ai toujours avec moi cet ange gardien à peu près efficace, perché sur mon épaule. Quelques jours seulement auparavant, Georges et moi avions utilisé les cartes de crédit de Ian et de Janet sans un haussement de sourcils pour filer vers Vancouver.
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