Le réserviste a proféré une insulte.
« Silence. Vous avez été blessé dans la lutte, mais nous vous avons fait prisonnier et traité de plus noble manière que nous l’avons nous-mêmes été quand vous nous teniez captifs. Je suis un Comstock et il n’est pas question que je laisse un fantassin me parler grossièrement. Vous porterez le message de ce garçon, et vous le porterez avec gratitude. »
De toute évidence surpris d’apprendre que Julian était un Comstock – il nous avait pris pour de simples fugitifs de village –, le réserviste a cependant rassemblé assez de courage pour demander : « Et pourquoi ça ?
— Parce que c’est un comportement chrétien, a rétorqué Julian, et parce que si cette dispute avec mon oncle se règle un jour, le pouvoir de vous séparer la tête des épaules pourrait bien me venir entre les mains. Cette réponse vous convient-elle, soldat ? »
Le réserviste a admis que oui.
Par ce matin de la Noël, nous avons donc quitté les ruines dans lesquelles les Dépoteurs avaient découvert Histoire de l’Humanité dans l’Espace, que j’avais fourré dans ma sacoche comme un souvenir nomade.
Un maelström d’idées et d’appréhensions s’agitait sous mon crâne, mais je me suis rappelé ce que Julian m’avait raconté sur l’ADN, à un moment qui semblait désormais remonter à une éternité, et sur la manière dont il aspirait à la reproduction parfaite, mais progressait en se souvenant imparfaitement de lui-même. Je me suis dit que c’était peut-être vrai, car nos vies étaient ainsi… tout comme le temps lui-même, chaque instant mourant et plein de son propre reflet déformé. C’était la Noël, que Julian affirmait être une ancienne fête païenne dédiée à Sol Invictus ou quelque autre dieu romain, mais ayant évolué pour devenir la célébration que nous connaissions bien à présent, ce qui ne nous la rendait pas moins précieuse pour autant.
(Je me suis imaginé entendre les cloches de la Noël sonner à Williams Ford dans la Maison du Dominion, même si c’était impossible, car des milles nous en séparaient, et même un coup de canon ne pouvait porter si loin sur la plaine. Ce n’était qu’un souvenir qui s’exprimait.)
Et peut-être les gens suivaient-ils ce même processus, peut-être devenais-je déjà un écho inexact de ce que j’avais été quelques petits jours auparavant. Peut-être était-ce vrai aussi de Julian. Déjà quelque chose de dur et d’intransigeant commençait à émerger de ses traits aimables, première manifestation d’une nouvelle évolution de Julian, peut-être suscitée par son départ soudain de Williams Ford. On ne pouvait prédire l’évolution, avait coutume de me dire Julian, c’est un coup tiré au hasard, sans viser. On ne pouvait peut-être pas savoir ce qu’on devenait.
Mais tout cela était Philosophie, et peu utile, aussi n’en ai-je pas dit un mot alors que nous éperonnions nos chevaux en direction de la voie ferrée, de l’est au loin, et de tout l’avenir qui se précipitait vers nous.
En quittant Williams Ford pour rechercher la sécurité et l’anonymat d’une lointaine grande ville, j’ai commencé à me rendre compte à la fois de l’impondérable vastitude de la Nation dans laquelle je vivais et de la surprenante variété de sa population. Ce savoir utile a toutefois été acquis au prix de risques considérables, car nous avions toujours aux trousses les cavaliers de la Réserve, qui nous considéraient moins comme des touristes que comme des fugitifs.
Après notre départ de Lundsford, nous nous sommes à nouveau retrouvés en rase campagne, domaine morne et sans arbres dont aucune œuvre verticale due à l’homme ou à la nature ne venait rompre la monotonie. Des nuages se sont rassemblés qui ont assombri le ciel hivernal et nous avons traversé des bourrasques de neige durant l’après-midi. Déjà fatiguées, nos montures n’ont pas tardé à s’épuiser, et peut-être plus particulièrement Extase, car Sam et Julian avaient choisi des hongres jeunes dans les écuries de la Propriété alors que le mien n’était qu’un cheval de labeur d’un âge appréciable et aux canons fins. Malgré mon indifférence coutumière aux besoins des animaux – la Propriété ne manquait pas de chevaux et de mules qui s’étaient aliénés ma sympathie naturelle en essayant de m’enfoncer leurs sabots dans le crâne pendant que je nettoyais leur stalle –, je me suis mis à plaindre Extase, ainsi que ma propre personne, au fur et à mesure que l’incommodité du voyage s’insinuait dans mes jambes, mes cuisses et ma colonne vertébrale. J’ai été soulagé quand l’obscurité a commencé à s’épaissir, car cela signifiait que nous aurions bientôt à nous arrêter pour prendre du repos.
Ce qui présentait quelques difficultés dans les déserts neigeux de l’Athabaska. Il n’y avait aucun abri naturel à proximité, rien qu’un paysage presque si parfaitement plat que j’aurais pu croire qu’il s’agissait autrefois, comme l’affirmait Julian, du fond d’un océan primordial. Sam s’est immobilisé en plongeant le regard dans le sinistre lointain enneigé comme s’il tentait de repérer nos poursuivants à l’oreille. Il nous a ensuite fait signe de nous éloigner de la route, choix qui m’a semblé discutable, car les bourrasques nous gênaient déjà de plus en plus pour voir où passait réellement celle-ci. Mais Sam, ayant depuis longtemps prévu qu’il faudrait peut-être un jour s’échapper de Williams Ford, s’était livré à une reconnaissance sur ce chemin. Nous avons suivi les restes d’une clôture en rondins, dont les poteaux formaient des protubérances émoussées sur la plaine blanchie, jusqu’aux ruines d’une ferme en pierre des champs dégradée par le passage du temps et des intempéries, mais assez robuste pour nous fournir un refuge et un endroit où allumer un modeste feu.
Ainsi la neige est-elle devenue notre alliée en dissimulant les traces que nous aurions pu laisser. Sam avait fait provision d’une cordée de bois (prélevée sur les saules chétifs qui longeaient un cours d’eau voisin) et même de fourrage pour les chevaux. Julian et lui se sont mis à préparer un repas tandis que je séchais et étrillais nos trois hongres. Je me suis assuré qu’Extase obtenait sa ration de foin sans ingérence des animaux hauts-nés.
J’étais moi-même mouillé et frigorifié, surtout que le vent transperçait la lugubre ferme par la moindre fenêtre creuse et le moindre bardeau défait. Je n’aimais pas non plus les planchers dangereusement brisés et affaiblis, ni les murs ou les chevrons qui semblaient constitués davantage de moisissure que de matière assez solide pour soutenir un toit. Mais Sam a choisi le coin le plus abrité de la construction, dont il a obstrué les brèches avec une bâche prélevée dans son équipement avant de faire un feu dans une bassine de fer galvanisé posée sur de gros rochers afin qu’on pût alimenter les flammes sans redouter d’embraser toute la maison. Et comme Sam s’était équipé tel un soldat parti pour une longue marche, nous avons pu nous régaler de farine de maïs, de bacon et de café, en sus du porc salé et du pain rassis que j’avais emportés à la hâte.
Nous avons bavardé tandis que le feu craquait et que le vent nocturne enfonçait ses lames un peu partout. Ma toute récente découverte de ses inclinations religieuses peu communes me mettait mal à l’aise avec Sam. Peut-être ressentait-il lui-même une certaine gêne à mon égard, car une fois nos gâteaux à la farine de maïs terminés, il s’est tourné dans ma direction pour me dire : « Je n’avais pas prévu un seul instant que tu nous accompagnes, Adam. Tu aurais davantage été en sécurité à Williams Ford, malgré la conscription. »
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