J’avais si longtemps souffert des remarques des autres garçons (mon père « élevait des vipères comme d’autres élèvent des poules », par exemple) que j’ai eu beaucoup de mal à accorder crédit aux paroles de Ben Kreel. Mais je ne connaissais pas grand-chose à la guerre moderne, sinon ce que j’en avais lu dans les romans de M. Charles Curtis Easton, si bien qu’il pouvait avoir raison. Perspective qui (comme c’était son but) n’a fait qu’accroître ma honte.
« Tiens, a dit Ben Kreel, tu entends ça, Adam ? »
J’entendais. Comment faire autrement ? La cloche sonnait à l’église du Dominion, appelant à l’un des premiers offices œcuméniques. Tintement argentin dans l’air hivernal, à la fois solitaire et réconfortant, qui m’a presque donné envie de courir vers lui, de m’y réfugier, comme si j’étais retombé en enfance.
« Ils vont avoir besoin de moi, a dit Ben Kreel. Tu m’excuseras si je pars devant ?
— Bien sûr, monsieur. Ne vous inquiétez pas pour moi.
— Du moment qu’on se comprend, Adam. N’aie pas l’air si abattu ! L’avenir pourrait s’avérer plus radieux que tu ne t’y attends !
— Merci de l’avoir dit, monsieur. »
Je suis resté quelques minutes de plus sur le promontoire à observer le cheval de Ben Kreel l’emporter vers le village. Il faisait froid même au soleil et je frissonnais un peu, peut-être davantage à cause de mon conflit intérieur que du temps. L’homme du Dominion m’avait donné honte et fait prendre la mesure du relâchement de mes manières des dernières années tout en mettant l’accent sur le nombre de mes croyances naturelles auxquelles j’avais renoncé à cause de la séduisante Philosophie d’un jeune Aristo agnostique et d’un Juif vieillissant.
J’ai ensuite poussé un soupir avant d’éperonner Extase sur le chemin de Williams Ford, avec l’intention d’expliquer à mes parents où j’étais parti et de les assurer que je ne souffrirais pas trop dans la future conscription, à laquelle je me soumettrais de mon plein gré.
J’étais si abattu par les événements de la matinée que mon regard a dérivé vers le sol tandis qu’Extase revenait sur ses pas. Comme je l’ai dit, la neige de la nuit était en grande partie intacte sur ce sentier peu fréquenté entre le village et la Propriété. Je voyais où j’étais passé plus tôt dans la matinée, les traces des sabots d’Extase s’y détachant aussi nettement que des chiffres dans un livre. J’ai bientôt atteint l’endroit où Julian et moi nous étions séparés la veille. Il y avait là davantage d’empreintes de sabots, il y en avait même une grande quantité…
Et j’ai vu autre chose d’écrit (en quelque sorte) sur le sol enneigé… autre chose qui m’a inquiété.
J’ai aussitôt tiré sur mes rênes.
J’ai regardé vers le sud, c’est-à-dire vers Williams Ford. Puis vers l’est, la direction empruntée la veille par Julian.
J’ai alors inspiré une tonifiante goulée d’air glacé et suivi la piste qui me semblait la plus urgente.
La route qui traversait Williams Ford d’est en ouest n’était pas très fréquentée, surtout en hiver.
Celle du sud, qu’on appelait la « route du Fil » à cause de la ligne télégraphique qui la longeait, reliait Williams Ford à la tête de ligne ferroviaire de Connaught et connaissait une importante circulation. Mais la route est-ouest, en gros, n’allait nulle part : c’était le vestige d’une voie de communication des Profanes de l’Ancien Temps, surtout empruntée par les Dépoteurs et les antiquaires indépendants, et seulement à la saison chaude. Je suppose qu’en la suivant jusqu’au bout, on devait arriver aux Grands Lacs, ou à un endroit encore plus à l’est, dans cette direction, tandis que dans l’autre, on pouvait aller se perdre dans les éboulements et ravinements des Rocheuses. Sauf que la voie ferrée, ainsi qu’une grande route à péage parallèle à celle-ci, plus au sud, avaient rendu inutile de prendre cette peine.
Quoi qu’il en soit, la route est-ouest était sous étroite surveillance là où elle quittait la périphérie de Williams Ford. La Réserve avait posté un homme juste au-dessus, sur cette même colline au sommet de laquelle Julian, Sam et moi nous étions arrêtés au mois d’octobre en revenant du Dépotoir pour cueillir des mûres. Tout le monde sait bien cependant que si on verse des soldats dans la Réserve au lieu de les envoyer au front, c’est en général à cause de handicaps corporels ou mentaux : certains étaient d’anciens combattants amputés d’un bras ou d’une main, d’autres étaient âgés, ou encore trop simples ou trop renfermés pour s’intégrer à un corps militaire discipliné. Je ne peux rien affirmer pour celui qui montait la garde sur la colline, mais s’il n’était pas idiot, en tout cas, il se fichait totalement de se cacher, car sa silhouette (et celle de son fusil) se détachait de manière très visible sur le ciel brillant à l’est. Peut-être était-ce toutefois son intention : faire savoir aux fugitifs potentiels que la route était barrée.
Les chemins n’étaient cependant pas tous dans ce cas, pas pour quelqu’un qui avait grandi à Williams Ford et chassé un peu partout alentour. Au lieu de suivre directement Julian, j’ai chevauché un moment vers le nord avant de couper par un camp de travailleurs sous contrat, dont les enfants en haillons m’ont regardé bouche bée par les fenêtres sans vitres de leurs cabanes et dont les feux de houille grasse transformaient l’air immobile en gaze enfumée. J’ai ensuite gagné les sentiers servant à transporter récoltes et ouvriers agricoles dans les champs de blé. Creusés par des années d’utilisation, ils m’ont permis d’avancer en restant dissimulé à la lointaine sentinelle par une berme et de sinueuses clôtures en demi-rondins. Une fois en sécurité à l’est, un sentier des vaches m’a reconduit sur la route est-ouest, où la fine couche de neige non encore balayée par le vent m’a permis de lire les mêmes signes qui avaient attiré mon attention à Williams Ford.
Julian était passé par là. Il avait, comme prévu, pris la direction de Lundsford avant minuit. La neige avait cessé de tomber peu après, laissant bien visibles les empreintes de son cheval, quoique brouillées et à demi recouvertes.
Mais ce n’étaient pas les seules traces : il y en avait d’autres, plus nettes et par conséquent plus récentes, sans doute laissées au cours de la nuit, et c’était cela que j’avais vu au croisement à Williams Ford : la preuve qu’on le recherchait. Quelqu’un avait suivi Julian à son insu. Ce qui ne manquait pas de sinistres implications, avec comme unique point positif qu’il n’avait pas un groupe aux trousses, mais un et un seul homme. Si les puissants de la Propriété avaient su que ce fugitif se nommait Julian Comstock, ils auraient sûrement expédié une brigade entière pour le ramener. On devait avoir confondu Julian avec un travailleur sous contrat en fuite ou un jeune de la classe bailleresse désireux d’échapper à la conscription, et son poursuivant devait être un réserviste ambitieux. Sans quoi tout ce bataillon que j’imaginais pourrait se trouver sur mes talons… ou l’être sous peu, l’absence de Julian devant désormais avoir été remarquée.
J’ai poursuivi vers l’est, ajoutant mes propres traces aux deux autres.
C’était un long trajet. Midi a bientôt passé, puis d’autres heures, et j’ai commencé à me poser des questions quand le soleil a entrepris de descendre pour son rendez-vous avec l’horizon au sud-ouest. Qu’espérais-je accomplir au juste ? Prévenir Julian ? Dans ce cas, j’avais un peu de retard sur la musique… même si j’espérais que Julian avait à un moment ou à un autre brouillé sa piste, ou semé son poursuivant, qui contrairement à moi n’avait pas l’avantage de savoir où Julian comptait attendre Sam Godwin. À défaut, j’imaginais presque secourir Julian, empêcher sa capture, même si je n’avais à opposer à l’équipement d’un réserviste qu’un fusil à écureuils et un nombre limité de cartouches (ainsi qu’un couteau et ma vivacité d’esprit, armes l’une comme l’autre peu redoutables). En tout cas, souhaits et appréhensions étaient plus nombreux que plans et calculs : je n’avais pas de plan défini à part me porter au secours de Julian, l’informer que j’avais transmis le message à Sam et que celui-ci viendrait dès qu’il pourrait quitter discrètement la Propriété.
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