Celles-ci avaient été décorées pour la Noël, événement plus majestueux à la Propriété qu’au village, comme on pouvait s’y attendre. Il y avait moins de monde sur la Propriété Duncan-Crowley l’hiver que l’été, mais un certain nombre de membres des deux familles y séjournaient à l’année, avec leur suite ainsi que les cousins et parasites désireux d’y hiberner jusqu’à la fin de la saison froide. En tant que tuteur de Julian, Sam Godwin n’était pas autorisé à dormir dans les deux bâtiments les plus luxueux, mais logeait avec le personnel dans une maison blanche à colonnades qui, malgré sa taille inférieure à celle de ses voisines, aurait passé aux yeux de la classe bailleresse pour un très convenable hôtel particulier. Je connaissais les lieux comme ma poche, car c’était l’endroit où Julian et moi suivions l’enseignement de Sam. On avait là aussi placé des décorations de Noël, en accrochant par exemple des branches de pin au-dessus des linteaux et un Étendard de la Croix à la corniche. La porte n’étant pas verrouillée, je suis entré.
Il était toujours tôt dans la matinée, du moins pour les Aristos. Il n’y avait ni bruit ni âme qui vive dans le hall carrelé. Je suis allé tout droit à la pièce où Sam Godwin dormait et nous instruisait, par un couloir de chêne que seule éclairait l’aube filtrant par une fenêtre. Les tapis étouffaient mes pas, mais leur trame en gardait des traces humides.
Devant la porte de Sam, j’ai été pris d’un cas de conscience. Je craignais en frappant d’alerter les autres. Ma mission consistait selon moi à transmettre le message de Julian avec le maximum de discrétion possible, mais je ne pouvais tout de même pas entrer sans prévenir dans la chambre d’un homme endormi, si ?
J’ai testé la poignée : elle a bougé facilement. J’ai entrouvert la porte de quelques millimètres avec l’intention de chuchoter « Sam ? » pour l’avertir.
Sauf que je l’ai entendu marmonner à voix basse, comme s’il parlait tout seul. J’ai tendu l’oreille. Ses paroles m’ont semblé étranges. Il parlait une langue gutturale, une langue étrangère. Peut-être n’était-il pas seul. Il était toutefois trop tard pour reculer, aussi ai-je décidé de me jeter à l’eau. J’ai ouvert tout grand la porte et je suis entré en lançant : « Sam ! C’est moi, Adam. J’ai un message de Julian… »
Je me suis interrompu, stupéfait de ce que je découvrais. Sam Godwin, le bourru mais familier Sam qui m’avait enseigné les rudiments d’histoire et de géographie, pratiquait la magie noire , ou une autre forme de sorcellerie… et la veille de Noël ! Un châle rayé sur les épaules, des laçages de cuir sur le bras et une espèce de boîte sanglée au front, il levait les mains vers un assortiment de bougies montées sur un chandelier en cuivre qu’on aurait dit récupéré dans un vieux Dépotoir. L’invocation qu’il murmurait sembla résonner comme un écho agonisant dans l’air calme de la pièce : Bah-rouc-a-tah-atten-aïe-ello-aïe-nou…
J’en suis resté bouche bée.
« Adam ! » s’est écrié Sam, presque aussi surpris que moi, avant d’ôter prestement le châle de son dos et d’entreprendre de détacher ses divers instruments impies.
C’était si anormal que j’ai eu du mal à comprendre.
J’ai ensuite craint de trop bien comprendre. J’avais très souvent entendu Ben Kreel, à l’école du Dominion, parler des vices et vilenies de l’Ère Profane, dont certains subsistaient encore, d’après lui, dans les villes de l’Est : irréligion, scepticisme, occultisme, dépravation. Et j’ai pensé aux idées dont je m’étais imprégné avec tant de désinvolture par l’intermédiaire de Julian et (indirectement) de Sam, j’avais même commencé à croire à certaines : einsteinisme, darwinisme, voyage dans l’espace… avais-je été séduit par les représentants d’un paganisme arrivé à Williams Ford depuis les ruelles et caniveaux de Manhattan ? Avais-je, autrement dit, été leurré par la Philosophie ?
« Un message, a dit Sam en dissimulant son matériel païen, quel message ? Où est Julian ? »
Mais je n’ai pas pu rester. Je me suis précipité à l’extérieur.
Sam a jailli hors de la maison à ma suite. J’étais rapide, mais il avait de grandes jambes et de la puissance malgré ses quarante et quelques années, aussi a-t-il réussi à me plaquer par-derrière dans les jardins d’hiver. J’ai tenté de me libérer à coups de pied, mais il m’a cloué les épaules au sol.
« Adam, pour l’amour de Dieu, calme-toi ! » s’est-il écrié. J’ai trouvé impudent de sa part d’invoquer Dieu, mais il a alors ajouté : « Tu ne comprends pas ce que tu as vu ? Je suis juif ! »
Un Juif !
J’avais entendu parler des Juifs, naturellement. Ils vivaient dans la Bible, et à New York. Leur relation ambiguë avec Notre Sauveur leur valait l’opprobre à travers les âges et le Dominion ne les approuvait pas. Mais je n’en avais jamais vu en chair en os et j’ai été stupéfait à l’idée que Sam en était un depuis le début : invisible , pour ainsi dire.
« Vous avez donc trompé tout le monde ! ai-je jeté.
— Je ne me suis jamais prétendu chrétien ! Je n’en ai jamais parlé. Mais quelle importance ? Tu disais avoir un message de Julian… donne-le-moi, nom d’un chien ! Où est-il ? »
Je me suis demandé ce que je devais dire, ou qui je risquais de trahir en le disant. Mon monde était sens dessus dessous. Tous les sermons de Ben Kreel sur le patriotisme et la fidélité me sont revenus en une grande vague de honte. M’étais-je montré complice de trahison, en plus d’athéisme ?
Mais j’avais le sentiment de devoir cette dernière faveur à Julian, qui aurait sûrement voulu que je transmisse le message, Sam fût-il juif ou mahométan : « Il y a des soldats sur toutes les routes qui permettent de quitter le village, ai-je répondu de mauvaise grâce. Julian est parti pour Lundsford hier soir. Il dit qu’il vous retrouvera là-bas. Lâchez-moi, maintenant ! »
Sam a obtempéré et s’est accroupi sur les talons, de l’appréhension sur le visage. « C’est déjà commencé ? Je pensais qu’ils attendraient peut-être le Nouvel An.
— Je ne sais pas ce qui a commencé. J’ai l’impression de ne rien savoir du tout ! » J’ai alors bondi sur mes pieds et fui à toutes jambes ce jardin sans vie pour retrouver Extase, toujours attaché à l’arbre où je l’avais laissé et fouinant du museau dans la neige molle et blanche sans rien y dénicher.
J’avais peut-être parcouru un huitième de mille en direction de Williams Ford quand un cavalier est remonté à ma hauteur.
C’était Ben Kreel en personne, qui a touché sa casquette en demandant : « Cela te dérange-t-il que je fasse un bout de chemin avec toi, Adam Hazzard ? »
Je pouvais difficilement refuser.
Ben Kreel n’était pas pasteur – nous n’en manquions pas à Williams Ford, chacun s’occupant de son propre culte –, mais en tant que représentant officiel de la branche athabaskienne du Dominion de Jésus-Christ sur Terre, il disposait de presque autant de pouvoir, à sa manière, que les hommes à la tête de la Propriété. Et s’il n’était pas techniquement pasteur, les villageois le considéraient au moins comme une espèce de guide moral. Né à Williams Ford même d’un sellier et formé, aux frais de la Propriété, dans un des Instituts du Dominion à Colorado Springs, cela faisait vingt ans qu’il instruisait les écoliers du primaire cinq jours par semaine et enseignait le christianisme général le dimanche. C’est sous sa houlette que j’avais tracé mes premières lettres sur une ardoise. Chaque Fête nationale le voyait s’adresser à ses concitoyens pour leur rappeler le symbolisme et la signification des Treize Bandes et des Soixante Étoiles, chaque Noël conduire l’office œcuménique à la maison du Dominion.
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