Le spectacle avait beau être palpitant, mon attention ne cessait de vagabonder. Peut-être à cause de l’étrangeté de la campagne électorale, si proche de Noël, ou à cause d ’Histoire de l’Humanité dans l’Espace, que je lisais au lit, une page ou deux à la fois, presque tous les soirs depuis notre expédition au Dépotoir ; quoi qu’il en soit, je me retrouvais en proie à une soudaine mélancolie. Voilà qu’au milieu de tout ce qui me semblait familier et aurait dû me réconforter – la foule de la classe bailleresse, l’enceinte bienveillante de la Maison du Dominion, les étendards et marques de l’époque de Noël –, tout me paraissait soudain mince , comme si le monde était un seau dont le fond venait de céder.
J’ai supposé qu’il s’agissait de ce que Julian avait appelé « le point de vue du Philosophe ». Dans ce cas, je me demandais comment les Philosophes pouvaient le supporter. J’avais appris un peu par Sam Godwin – et davantage par Julian, dont Sam lui-même désapprouvait certaines lectures – les idées discréditées de l’Ère Profane. J’ai pensé à Einstein, selon qui un point de vue ne pouvait absolument jamais prévaloir sur un autre, autrement dit à sa « relativité générale » et à son affirmation selon laquelle, pour répondre à la question : « Qu’est-ce qui est réel ? », il fallait commencer par demander : « Où vous tenez-vous ? » N’étais-je rien d’autre, dans ce cocon de Williams Ford, qu’un Point de Vue ? Ou bien une incarnation d’une molécule d’ADN, « se souvenant imparfaitement » (selon les mots de Julian) d’un grand singe, d’un poisson et d’une amibe ?
Peut-être même la Nation si excessivement vantée par Ben Kreel n’était-elle qu’un exemple de cette tendance naturelle : un souvenir imparfait d’une autre Nation, elle-même souvenir imparfait de toutes celles l’ayant précédé, et ainsi de suite jusqu’aux Premiers Hommes (à Éden, ou, comme le croyait Julian, en Afrique).
Le film s’est terminé par une scène émouvante d’un drapeau américain, avec ses treize bandes et ses soixante étoiles en train d’onduler au soleil… présageant, a soutenu le narrateur, quatre autres années de prospérité et de bienfaits sous l’autorité de Deklan le Conquérant, pour lequel on sollicitait le vote du public, même si personne ne connaissait ni n’avait entendu parler du moindre concurrent. Le film a cliqueté sur sa bobine, on s’est dépêché d’éteindre l’ampoule électrique et les Sondeurs ont entrepris de rallumer les torches murales. Durant la projection, plusieurs hommes dans le public avaient allumé leur pipe, dont la fumée se mêlait désormais à celle des torches en un lourd nuage bleu-gris qui flottait sous les arceaux du haut plafond.
L’air soucieux, Julian restait avachi sur son banc, le chapeau tiré bas. « Adam, a-t-il murmuré, il faut trouver un moyen de sortir d’ici.
— Je crois en voir un, ai-je répondu, qu’on appelle une porte… mais pourquoi une telle hâte ?
— Regarde plus attentivement la sortie : deux hommes de la Réserve y ont été postés. »
J’ai vérifié : il avait raison. « Mais n’est-ce pas juste pour protéger le scrutin ? » Car Ben Kreel avait regagné la scène, d’où il s’apprêtait à demander un vote à main levée.
« Tom Shearney, le barbier qui a un problème de vessie, vient juste de se faire refouler en essayant d’aller aux cabinets. »
Assis à moins d’un mètre de nous, Tom Shearney se tortillait en effet avec gêne en décochant aux Réservistes des regards pleins de rancune.
« Mais après le scrutin…
— Il ne s’agit pas de scrutin, mais de conscription.
— De conscription ?!
— Chut ! Tu vas semer la panique dans l’assistance. Je ne pensais pas que cela commencerait aussi vite… même si certains télégrammes que nous avons reçus de New York parlaient de revers au Labrador et du besoin de nouvelles divisions. Une fois le scrutin terminé, les Campagnistes vont sans doute annoncer un nouveau recrutement, demander le nom de tous les présents puis relever le nom et l’âge de leurs enfants.
— On est trop jeunes pour être appelés », ai-je objecté, car lui et moi venions d’avoir dix-sept ans.
« Pas à ce que j’ai entendu dire. Les règles ont changé pour incorporer davantage d’hommes. Oh, tu peux sans doute te trouver une cachette quand la sélection commencera. Mais ma présence ici est connue de tous. Je ne peux pas me fondre dans la foule. Ce n’est sans doute d’ailleurs pas un hasard si on a expédié autant de Réservistes dans un village aussi petit que Williams Ford.
— Comment ça, pas un hasard ?
— Mon existence n’a jamais plu à mon oncle. Lui-même n’a pas d’enfants. D’héritiers. Il me voit comme un concurrent possible pour l’Exécutif.
— Mais c’est absurde. Tu ne veux pas être président, si ?
— Je préférerais me tirer une balle. Mais oncle Deklan est du genre jaloux et il se méfie des raisons qu’a ma mère de me protéger.
— En quoi un appel sous les drapeaux l’aide-t-il ?
— Tout cela n’est pas dirigé contre moi, mais il trouve sûrement cet outil bien pratique. Si je suis appelé sous les drapeaux, personne ne pourra se plaindre qu’il en exempte sa propre famille. Et une fois qu’on m’aura incorporé dans l’infanterie, il peut s’assurer que je me retrouve sur le front au Labrador… à accomplir une attaque noble mais suicidaire sur les tranchées ennemies.
— Mais… Julian ! Sam ne peut-il pas te protéger ?
— Sam est un soldat à la retraite, sans autre pouvoir que celui qui découle de l’influence de ma mère. Et elle n’en a guère pour le moment. Adam, y a-t-il un autre moyen de sortir d’ici ?
— Rien que la porte, à moins que tu aies l’intention de fracturer une de ces vitres colorées qu’il y a aux fenêtres.
— Un endroit où se cacher, alors ? »
J’y ai réfléchi. « Peut-être derrière la scène, dans la pièce où on range le matériel religieux. On peut y pénétrer par les ailes. On pourrait s’y cacher, mais elle n’a pas de sortie sur l’extérieur.
— Cela fera l’affaire. Du moment qu’on arrive là-bas sans attirer l’attention. »
Ce qui ne nous a guère posé de difficultés : un certain nombre de torches n’ayant pas encore été rallumées, la majeure partie de la pièce restait dans l’ombre. De plus, le public s’agitait un peu et s’étirait, tandis que les Campagnistes s’apprêtaient à enregistrer le vote qui allait suivre – en comptables méticuleux même si le résultat était joué d’avance et les salles de bal déjà réservées pour la prochaine investiture de Deklan le Conquérant. Julian et moi sommes passés d’ombre en ombre, nous gardant de la moindre précipitation, jusqu’au pied de la scène, où nous avons patienté devant l’entrée du magasin le temps qu’un abruti de réserviste qui nous suivait du regard fût appelé à l’aide pour démonter le matériel de projection. Nous avons saisi notre chance et, nous baissant pour franchir le rideau qui barrait le seuil, nous avons pénétré dans une obscurité quasi absolue. Julian a trébuché sur un obstacle (une pièce du piano de l’église, désassemblé pour nettoyage par un réparateur itinérant mort d’une attaque avant d’avoir terminé), provoquant un bruit de bois qui m’a paru assez sonore pour alerter tout le monde… mais n’en a rien fait.
Le peu de luminosité provenait d’une haute fenêtre vitrée pourvue d’une charnière afin de pouvoir s’ouvrir en été, pour la ventilation. Elle n’éclairait guère, par cette nuit nuageuse, sans autre lumière que celles des torches longeant la grand-rue. Elle est toutefois devenue un phare à nos yeux une fois ceux-ci habitués à la pénombre. « On pourrait peut-être sortir par là, a dit Julian.
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