Maitland éteignit sa lampe et se rallongea. Mary replongea sous ses couvertures, ralluma sa torche, et regarda sa montre. 23 h 41. Encore deux minutes. Elle tendit l’oreille et se concentra pour détecter le bruit du moteur, mais elle ne perçut rien. Une minute. Elle aurait dû entendre le V1 approcher, maintenant. Les ratés de leur moteur à réaction permettaient de les déceler plusieurs minutes avant qu’ils atteignent leurs cibles, et celui-là croiserait directement au-dessus du poste.
Trente secondes, et toujours rien.
Oh non ! le V1 ne va pas frapper Croxted Road. Ce qui signifie que mes heures et mes emplacements sont faux… et ma mission s’est juste transformée en dix !
Un fracas terrible retentit à l’ouest, tel un coup de tonnerre, suivi par un tremblement qui secoua la chambre.
— Seigneur, qu’est-ce que c’était ? s’exclama Maitland, qui cherchait la lampe à tâtons.
Dieu merci ! Mary regarda sa montre : 23 h 43. Elle se hâta d’éteindre sa torche et sortit de son abri de couvertures.
— Vous avez entendu ça ? demanda Reed.
— Moi , oui, confirma Maitland. Ça ressemblait à un avion. L’un de nos gars a dû faire un atterrissage forcé.
— On ne déclenche pas une alerte pour un avion touché, fit remarquer Reed. Je parie que c’est un UXB.
— Ça ne peut pas être un UXB, se moqua Talbot. Comment auraient-ils prévu qu’il allait exploser ?
— Eh bien, quoi que ce soit, c’était dans notre secteur, conclut Maitland.
Et le téléphone sonna dans le bureau des expéditions. Peu de temps après, Camberley apparut à la porte et annonça :
— Un avion écrabouillé à West Dulwich.
— Je vous disais bien que c’était un avion, assena Maitland, attrapant ses bottes. La Défense passive a dû repérer qu’il était en flammes et donner l’alerte.
— Où, à West Dulwich ? interrogea Mary.
— Près des terrains de cricket. Croxted Road. Il y a des victimes.
Merci, mon Dieu !
Camberley disparut. Maitland et Reed coiffèrent leur casque et sortirent en vitesse. Camberley réapparut.
— Le major demande que toutes celles qui ne sont pas de service descendent dans l’abri.
— Elle prévoit combien d’accidents, cette nuit ? grommela Talbot.
Cent vingt et un… Mary enfila son peignoir et se joignit à la troupe mécontente qui gagnait la cave. Elles en remontèrent cinq minutes plus tard quand la fin d’alerte sonna, se débarrassèrent de leurs peignoirs, et se mirent au lit. Mary se recoucha aussi, alors qu’elle savait que la sirène recommencerait à sonner dans – elle jeta un coup d’œil à sa montre – six minutes.
Elle sonna.
— Oh ! pour l’amour de Dieu ! grogna Fairchild, exaspérée. Qu’est-ce qu’ils nous veulent, maintenant ?
— C’est une ruse nazie pour nous priver de sommeil ! s’exclama Sutcliffe-Hythe.
Alors qu’elle envoyait voler ses couvertures, une violente déflagration retentit au sud-est.
Croydon, se dit Mary, rassurée, et juste à l’heure.
Le V1 suivant frappa avec la même ponctualité, ainsi que celui d’après, mais aucun ne passa assez près pour qu’elle puisse déceler le bruit de son moteur. Elle regretta de nouveau de ne pas avoir écouté d’enregistrement. Il fallait qu’elle puisse en reconnaître le bruit si elle en entendait un approcher quand elle se trouverait dans l’allée des bombes. Au moins, elle connaissait la nature des explosions. Aucune des autres filles du FANY ne paraissait comprendre le moins du monde la situation, même quand Maitland et Reed, revenues de mission, racontèrent les maisons pulvérisées et les destructions considérables.
— Le pilote a dû s’écraser avec tout son chargement de bombes, spéculait Reed.
Quatre nouvelles explosions avaient pourtant détoné depuis.
— C’était l’un des nôtres, ou un des leurs ? interrogea Sutcliffe- Hythe.
— Il n’en restait pas assez pour se prononcer, répondit Maitland, mais c’était sans doute un avion allemand. Si l’un de nos gars avait été de retour, il aurait largué son arsenal. L’agent de service a raconté qu’il avait entendu l’avion venir, et qu’il semblait en difficulté.
— Hitler est peut-être à court d’essence, et il leur verse du pétrole lampant dans les réservoirs, se moqua Reed. Sur le chemin du retour, il y en avait un autre qui cafouillait et toussait.
Un nouveau grondement assourdissant retentit vers l’est.
— Si ça continue comme ça, Hitler n’aura plus d’aviation d’ici demain, lâcha Talbot.
Ce ne sont pas des avions, ce sont des fusées sans équipage.
De toute évidence, Mary s’était inquiétée en vain : elle n’était pas arrivée trop tard pour observer leur comportement avant l’effet V1, elles n’en avaient pas encore changé.
Elles se remirent presque sur-le-champ à discuter du bal où Talbot se rendait samedi en huit.
— Il faut que l’une de vous m’accompagne. Tu viendrais, Reed ? Il y aura des tas d’Américains.
— Ah non ! pas question. Je hais les Amerloques. Ils sont tous si suffisants. Et ils te marchent sur les pieds.
Elle se lança dans le récit de sa rencontre au 400 Club avec un capitaine américain épouvantable. Même lorsque Camberley cria du haut de l’escalier de la cave qu’il s’était produit un autre incident, et que Maitland et Reed se dépêchèrent de lever le camp, elles continuèrent comme si de rien n’était.
— Pourquoi veux-tu aller à un bal plein d’Amerloques, Talbot ? demanda Parrish.
— Elle en cherche un qui tombe raide dingue amoureux d’elle et qui lui achète une paire de bas nylon, dit Fairchild.
— Je trouve ça scandaleux, lâcha Grenville, dont le fiancé était en Italie. Et l’amour, dans tout ça ?
— J’ aime l’idée d’obtenir une nouvelle paire de bas, répondit Talbot.
— Je viendrai avec toi, déclara Parrish, mais seulement si tu me laisses porter ton corsage à pois suisse la prochaine fois que je verrai Dickie.
Mary n’aurait jamais imaginé que les FANY ne prendraient pas conscience de la situation dès l’arrivée des premiers missiles. D’autant que, d’après les récits historiques, des rumeurs couraient depuis 1942 sur la fabrication par Hitler d’une arme secrète. Cela dit, les récits historiques avaient également indiqué que l’alarme avait sonné à 23 h 31.
Les filles comprendraient bien assez tôt. D’ici la fin de la semaine, deux cent cinquante V1 s’écraseraient par jour, et il y aurait près de huit cents morts. Qu’elles profitent tant qu’elles le pouvaient encore de leurs babillages sur les hommes et les robes de soirée. Cela ne durerait plus longtemps. Et cela laissait Mary libre de prêter l’oreille aux sirènes et aux explosions, et de s’assurer qu’elles étaient dans les temps.
À l’exception d’un V1 qui s’abstint de frapper à 2 h 09, et de la fin d’alerte qui sonna à 5 h 40 au lieu de 5 h 15, ce fut le cas.
— Ça ne vaut vraiment pas la peine de se recoucher, dit Fairchild à Mary alors qu’elles se traînaient pour remonter l’escalier. On est de service à 6 heures.
Mais les sirènes ne se remettront pas à bramer avant neuf heures et demie. Et il n’y aura pas de V1 dans notre secteur avant 11 h 39. Enfin, j’espère !
Celui qui ne s’était pas manifesté à 2 h 09 la tracassait. Il devait s’abattre sur Waring Lane, qui était encore plus près du poste que les terrains de cricket. Elles auraient dû l’entendre.
Il avait donc dû s’écraser ailleurs. Ce qui collait avec le plan de mystification des services de renseignements britanniques. D’un autre côté, le 2 h 09 était le seul à ne pas être tombé à l’heure exacte et – autant qu’elle puisse en juger – au bon endroit. Peut-être était-ce juste une erreur. Quoique, une seule erreur suffisait pour que sa mission s’arrête, de façon aussi abrupte que définitive.
Читать дальше