— J’appellerai le fourgon mortuaire, dit Parrish. Tu ne m’as pas indiqué si tu avais besoin de ton organdi ce week-end.
— Non, je n’en ai pas besoin.
Mary dévisageait Parrish, horrifiée par son indifférence, puis elle se rappela qu’elle était censée avoir conduit une ambulance pendant le Blitz.
— Bien sûr que tu peux l’emprunter !
À distance des incidents, les FANY n’en discutaient jamais, pas plus qu’elles ne discutaient de leurs vies avant la guerre. En cela, elles se comportaient comme des historiennes, concentrées sur leur mission en cours, sur leur identité du moment, insensibles à toute perturbation. Pour leurs antécédents personnels, Mary devait rassembler les morceaux du puzzle à partir des indices que les filles semaient dans la conversation et d’un exemplaire du Debrett qu’elle avait trouvé dans la salle commune.
Le père de Sutcliffe-Hythe était comte, la mère de Maitland apparaissait en seizième position dans l’ordre de succession au trône, et Reed se nommait lady Diana Brenfell Reed. Camberley se prénommait Cynthia et Talbot Louise, bien qu’elles ne s’appellent jamais que par leurs noms de famille. Ou par des surnoms. Tout comme Parrish était « Jitters », elles avaient baptisé une FANY de Croydon « Dingue de Mâles ». Et elles avaient surnommé « PST » un officier avec lequel plusieurs d’entre elles étaient sorties, ce que Camberley avait traduit par « Pas Sûr en Taxi ».
Maitland avait un jumeau affecté au Service des transports aériens, le père de Grenville était mort à Tobrouk, les Japonais avaient capturé un grand frère de Parrish à Singapour, et son cadet avait été tué sur le HMS Hood , mais à entendre les échanges des filles, personne ne s’en serait douté. Elles papotaient, se plaignaient de Bela Lugosi (qui refusait de démarrer), de l’humidité de la cave, et des mauvaises habitudes du major qui les envoyait chercher des fournitures pendant leurs heures de repos.
— Elle m’a expédiée à Croydon la nuit dernière en plein black-out pour trois bouteilles de teinture d’iode, s’indigna Grenville.
— La prochaine fois, préviens-moi et j’irai, proposa Sutcliffe-Hythe depuis son lit. Je n’arrive pas à dormir, de toute façon, avec ces fichues alertes qui se déclenchent toutes les dix minutes.
— Alors tu peux venir au bal avec moi samedi, plaça Talbot.
— Je croyais que Parrish t’accompagnait, s’étonna Reed.
— Elle a rendez-vous.
— Je ne ferais que bâiller toute la soirée, dit Sutcliffe-Hythe.
Elle se retourna et tira la couverture sur sa tête.
— Demande à Grenville.
— Impossible, indiqua Reed. Elle a enfin reçu une lettre de Tom, qui est toujours en Italie. Elle a prévu de passer la journée de demain à lui écrire.
— Ça ne peut pas attendre dimanche ?
Reed gratifia Talbot d’un regard méprisant.
— Il est évident que tu n’as jamais été amoureuse, Talbot. Et elle veut être certaine que la lettre lui parviendra avant qu’il soit muté ailleurs.
— Eh bien, il ne reste plus que toi pour m’accompagner, Kent !
Talbot s’assit au bout du lit de Mary qui répondit, soulagée d’avoir une excuse :
— Désolée, je suis de service samedi.
Si le bal avait lieu dans l’allée des bombes ou dans l’une des autres zones que son implant ne répertoriait pas…
— Fairchild changera ses heures avec toi. N’est-ce pas, Fairchild ?
— Hum-mmm…
Fairchild n’avait pas même ouvert les yeux.
— C’est injuste, protesta Mary. Peut-être veut-elle aller au bal.
— Non, son cœur appartient au garçon qui lui tirait les nattes. C’est pas vrai, Fairchild ?
— Si, grogna-t-elle.
— Il est pilote, expliqua Parrish. Basé à Tangmere. Il vole en Spitfire.
— C’est son amour d’enfance, ajouta Reed. Elle a décidé de l’épouser, alors elle ne s’intéresse à aucun autre homme.
Fairchild s’assit, indignée.
— Je n’ai pas dit que j’allais l’épouser. J’ai dit que j’étais amoureuse. Je l’aime depuis que…
— Depuis tes six ans, et il en avait douze, l’interrompit Talbot. On connaît la chanson. Et, quand il verra comment tu as grandi, il tombera follement amoureux de toi. Mais si ça ne se passe pas comme ça ?
— Et comment sais-tu que tu l’aimeras toujours quand tu le reverras ? demanda Reed. Tu ne l’as pas vu depuis presque trois ans. Ce n’était peut-être qu’un béguin d’écolière.
— Je suis sûre que non.
Talbot avait l’air d’en douter.
— À moins de sortir avec d’autres hommes, tu n’en auras jamais la certitude. Voilà pourquoi tu as besoin d’aller au bal avec moi. Je me préoccupe uniquement de ton bien…
— Je n’en crois pas un mot. Kent, je serai ravie de changer mon horaire de service avec toi.
Elle tapa sur son oreiller pour le remettre en forme, s’étendit et ferma les yeux avant d’ajouter :
— Bonne nuit, tout le monde !
— Donc, c’est réglé. Tu viens avec moi, Kent.
— Oh ! mais je…
— C’est ton devoir de venir. Après tout, c’est ta faute si j’ai perdu mon pari et si je n’ai plus de bas.
La sirène retentit, couvrant leurs voix.
Parfait, ça va me donner une chance de trouver une excuse.
Et, quand le mugissement s’arrêta, elle déclara :
— Je n’ai rien à me mettre. J’ai prêté mes deux robes de soirée à Parrish et à Maitland, et avec le Péril jaune on dirait que j’ai attrapé la jaunisse.
— On a toutes la jaunisse, avec le Péril jaune. Tu n’as pas besoin d’une robe de soirée. C’est une fête de GI. Tu peux porter ton uniforme.
— Ça se passe où ?
Si ça se tient dans l’allée des bombes, je devrai faire semblant d’être malade samedi.
— L’USO américaine, à Bethnal Green.
Bethnal Green. Ainsi elle pourrait enfin voir le pont ferroviaire et cesser de s’inquiéter sur la fiabilité de son implant. Elle parviendrait facilement à s’échapper du bal. Talbot serait occupée à soutirer des bas nylon aux Amerloques, et le moment était idéal. Ce samedi, les V1 n’avaient frappé Bethnal Green que dans l’après-midi.
— Très bien, je viendrai.
Elle se félicitait de son habileté et se demandait si elle réussirait à persuader l’un des soldats du bal de l’emmener en Jeep jusqu’à Grove Road quand, à 14 heures le samedi, Talbot la héla :
— Tu n’es pas prête, Kent ?
— Prête ? Je croyais que la fête ne commençait pas avant ce soir.
— Je ne t’avais pas prévenue ? Ça débute à 16 heures, et je veux y arriver avant que les meilleurs Amerloques ne soient pris.
— Mais…
— Pas d’excuses. Tu as promis. Maintenant, dépêche-toi, ou nous allons manquer le bus.
Et elle la tira jusqu’à l’arrêt.
Mary passa tout le trajet jusqu’à Bethnal Green à tenter anxieusement de reconnaître le bruit d’une machine à laver ou d’un frelon colérique, et à chercher sur les murs des panneaux indicateurs absents. L’un des V1 était tombé à 15 h 50 sur Darnley Lane, et un autre à 17 h 28 dans King Edward Street.
— Quel est le nom de la rue où se trouve la fête de l’USO ? demanda-t-elle à Talbot.
— Je ne m’en souviens pas. Mais je connais le chemin.
Ce qui n’était d’aucune aide.
— Voilà notre arrêt.
Elles descendirent dans une rue bordée de boutiques.
Bien. Ça ne peut pas être Darnley Lane. Laquelle était une rue résidentielle. Mary jeta un coup d’œil à sa montre. 15 h 55. Le 15 h 50 avait déjà frappé.
Mary regarda de part et d’autre de la rue. Aucun signe de pont ferroviaire, donc elle n’était pas sur Grove Road non plus. Elle espérait que ce n’était pas King Edward Street. Et que Darnley Lane avait déjà été touchée. Elle n’entendait aucun avertisseur d’ambulance, et pas plus de fin d’alerte.
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