— Qu’est-ce que tu dis, Kansas ? insista le capitaine, ses doigts en conque derrière son oreille. On prend quelle direction ?
Un assourdissant coup de sirène retentit et une vedette surgit de la fumée, droit sur la Lady Jane . Un jeune homme en uniforme de la Marine se tenait à la proue.
— Ohé ! appela-t-il, les mains en coupe autour de sa bouche. Êtes-vous vides ou pleins ?
— Vides ! cria Mike en retour.
— Allez par là ! ordonna-t-il, baissant une main pour leur indiquer l’est. Ils embarquent des troupes sur le môle.
Oh ! mon Dieu ! le môle est ! C’était l’une des zones les plus dangereuses du port. Elle avait été attaquée sans cesse, et de nombreux vaisseaux avaient été coulés en tentant d’embarquer les soldats depuis l’étroit brise-lames.
Le capitaine appelait Mike.
— Qu’a-t-il dit ?
— Il a dit d’aller par là ! expliqua Jonathan, qui montrait l’est du doigt.
Le capitaine hocha la tête, claqua un salut, et mit le cap dans la direction indiquée. La vedette vint au vent, vrombit en les dépassant et leur ouvrit la marche. Le brise-lames s’étirait de l’autre côté de l’arrière-port.
Au moins, nous n’allons pas nous échouer, se dit Mike, mais comme ils approchaient, il s’aperçut que la jetée avait été bombardée. Des blocs de ciment avaient été emportés, et des portes et des planches disposées afin de combler les brèches. L’officier de marine désigna l’ouvrage en ruine et, dès que le capitaine eut commencé à manœuvrer la Lady Jane pour s’avancer, il salua et s’éloigna dans un vrombissement.
Le capitaine contourna un remorqueur à demi coulé, deux espars déchiquetés et se risqua vers le brise-lames. La surface de l’eau était jonchée de barils de pétrole, de rames, de bordages qui brûlaient encore. Sur l’un d’eux, on pouvait lire : Rosabelle , sans doute le nom d’un bateau qui avait tenté d’embarquer des soldats et qui avait été réduit en miettes.
Le capitaine héla Mike.
— Trouve un endroit pour amarrer !
Il se mit à chercher un mouillage possible, mais le saccage volontaire des équipements de l’armée et les épaves bloquaient le môle sur toute sa longueur. L’arrière d’un véhicule de fonction militaire, poussé du bord, était planté tout droit.
Derrière, un espace d’eau libre semblait assez vaste pour accueillir la Lady Jane .
— Là ! cria Mike, pointant la position.
Le capitaine acquiesça et fit mouvement dans la direction.
— Doucement ! ordonna Mike.
À demi penché sur le bastingage, il guettait les obstacles submergés et s’attendait à ce que le capitaine lui demande d’user du foutu vocable nautique, mais il était apparemment aussi inquiet que Mike à la perspective d’éventrer la carène de sa vedette. Il ralentit le moteur au quart de sa vitesse et se glissa en douceur dans l’espace disponible.
— Regardez, encore un corps ! cria Jonathan.
Cette fois, c’était bien un cadavre, qui dérivait paresseusement à l’envers, dans les remous de la Lady Jane , et plus loin vers le môle un autre flottait à l’endroit, la tête et les épaules hors de l’eau, toujours coiffé de son casque.
Non, ce n’était pas un mort, mais un soldat qui fendait l’eau vers le bateau, et derrière lui deux autres le suivaient, l’un d’eux maintenant son fusil au-dessus de sa tête. De toute évidence, ils n’avaient pas l’intention d’attendre que la Lady Jane accoste et installe une passerelle. Il y eut un « plouf », et encore un, et quand Mike regarda la jetée, il vit qu’un nouveau soldat avait sauté à l’eau avec un chien crotté, qui barbotait maintenant à son côté. Une dizaine d’hommes patientaient et, plus loin sur le brise-lames, une dizaine d’autres couraient dans leur direction.
— Ne sautez pas ! leur cria Jonathan. Nous venons vous chercher !
Et le capitaine accosta en douceur. Jonathan lança une corde aux soldats.
— Attachez la vedette ! leur enjoignit le capitaine. Kansas, balance une autre corde à ces garçons dans l’eau.
Mike attacha une ligne aux plats-bords et la lança. Il espérait que son acte n’allait pas permettre de sauver quelqu’un qui était censé ne pas l’être. Il n’aurait pas dû s’inquiéter. Deux des hommes avaient escaladé le flanc du bateau sans son aide pendant qu’il arrimait la corde, et le troisième s’en servait comme harnais pour le chien afin que Mike puisse hisser la bête. Sauver un chien n’allait pas modifier le cours des événements, et ce chien n’aurait pu s’en sortir tout seul. Mike le hissa jusqu’au pont, où il s’ébroua, trempant tout le monde autour de lui ainsi que son maître qui venait juste de le rejoindre à bord.
Le dernier arrivé devait être officier, parce qu’il se chargea aussitôt de la corde.
— Kansas, aide Jonathan à poser la passerelle sur ce quai.
Mike essaya, mais le môle s’élevait trop loin au-dessus d’eux. De toute façon, les soldats avaient déjà pris les choses en main. Ils avaient attaché une échelle au flanc du quai, descendaient dans l’eau et s’éloignaient à la nage.
— Prépare une autre corde, ordonna le capitaine à l’intention de Jonathan.
Il commença de détacher les bidons d’essence des plats-bords. Mike intervint.
— Laissez-moi m’en occuper.
Et il porta les lourds récipients métalliques à l’arrière. Remplir le réservoir de la Lady Jane comportait moins de risques d’affecter l’Histoire que sortir de l’eau des soldats dont certains n’auraient jamais pu y parvenir sans assistance.
— Tendez-moi la main ! criait Jonathan, penché par-dessus bord.
Il se redressa avec un soldat équipé de pied en cap, paquetage, casque, et tout le reste. Il l’attrapa par les bretelles de son sac et l’aida à passer de l’autre côté du bastingage.
— J’ai cru que vous étiez foutu !
— Moi aussi ! répliqua le soldat.
Il laissa tomber son paquetage et se retourna pour épauler Jonathan et hisser le soldat suivant, et le suivant… Mike vida les bidons d’essence dans le réservoir, puis les balança dans le port. Ils oscillèrent en s’éloignant parmi les planches, les habits et les morts. Il revint chercher deux bidons de plus, naviguant entre les soldats qui encombraient son chemin. Ils continuaient de grimper à bord. Alors qu’il lançait sa jambe par-dessus le garde-corps, l’un d’eux dit :
— Il était temps, patron ! Où diable étiez-vous passés ?
Mais la plupart demeuraient muets. Ils s’effondraient sur le pont, ou s’asseyaient là où ils étaient montés, l’air abattu et désorienté, le visage hâve zébré de pétrole, l’œil injecté de sang. Aucun ne s’installait vers la poupe ou de l’autre côté, et la Lady Jane commençait à s’incliner sous leur poids.
— Faut qu’ils bougent à tribord, Kansas ! ou on boit le bouillon. Il en reste combien, Jonathan ?
Le garçon aidait un soldat au bras bandé à gagner le bord.
— Un seul ! C’est le dernier.
Pour le moment , pensa Mike, qui regardait le môle. Des hommes convergeaient de toutes les directions vers son extrémité. S’ils arrivaient jusqu’à la Lady Jane , ils couleraient le bateau, mais le capitaine lançait déjà le moteur.
— Coupe la corde, dit-il à Jonathan.
Il tira sur l’accélérateur, l’hélice se mit à tourner, puis s’arrêta dans un hoquet.
— L’hélice est bloquée ! cria le capitaine. Probablement une corde.
— Que faut-il faire ? demanda Jonathan.
— L’un de vous doit descendre et la démêler.
Et Jonathan ne sait pas nager…
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