En quelques enjambées, il rejoignit Polly et lui tendit la main.
— Votre gage, pour avoir mutilé mon Times , déclara-t-il en regardant le journal déchiré. Mademoiselle…
— Sebastian. Je suis désolée de…
— Peu importe, dit-il d’un air absent avant de la dévisager avec attention. Pas Sebastian, non… Sa jumelle, Viola.
— Je croyais qu’elle s’appelait Miranda, intervint Trot.
— C’est vrai, convint-il avant d’ajouter dans un souffle : Nous jouerons La Nuit des rois une autre fois.
Il aida Polly à se lever.
— « Venez, ma fille, écoutez, je veux vous conter comment nous sommes arrivés sur cette île livrée à d’étranges vents. »
Il sortit son livre de sa poche intérieure et le lui tendit.
— Page huit, murmura-t-il. Acte premier, scène deux. « Si c’est vous, mon bien-aimé père… »
Il était improbable qu’une vendeuse de 1940 connaisse la tirade, aussi prit-elle le livre et fit-elle semblant de le lire.
— « Si c’est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée… »
— « Peux-tu te souvenir d’une époque de ta vie où nous n’étions pas encore venus dans cette caverne ? »
— « Tout cela est bien loin, récita-t-elle en pensant à Oxford, et plutôt comme un songe que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir… »
— « Que vois-tu encore, lui dit-il en la dévisageant, dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps ? »
Mince ! il sait que je viens du futur ! pensa-t-elle. Puis : Allons, il récite simplement son texte, il est impossible qu’il soit au courant. Si bien qu’elle rata complètement sa réplique.
— « Faut-il avoir joué de malheur… », lui souffla-t-il.
Elle ne savait plus où ils en étaient sur la page.
— « Faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici ? Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu’il en soit arrivé ainsi ? »
— « L’un et l’autre, mon enfant ! On m’a cruellement joué, comme tu le dis, et c’est ainsi que nous avons été chassés de là ; mais c’est par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici. »
Il lui prit les mains, qui tenaient toujours le livre, et se lança dans la tirade où Prospero explique leur arrivée sur l’île puis, sans même une pause, il enchaîna avec ses accusations contre Ariel.
Elle oublia le livre, oublia le rôle de vendeuse des années 1940 qu’elle était censée jouer, oublia les gens qui les regardaient, le grondement des avions, oublia tout à l’exception des mains de l’homme qui la gardaient captive. Et de sa voix. Face à lui, envoûtée, « enchaînée par un charme » comme devant un vrai sorcier, elle souhaitait qu’il ne s’arrête jamais.
Quand il parvint au vers : « Je brise ma baguette », il libéra ses mains, leva les siennes au-dessus de sa tête et les abaissa brusquement, mimant le bris d’un bâton imaginaire. Alors son public, qui affrontait chaque nuit les attaques et l’anéantissement avec la même sérénité, ne put retenir un sursaut. Les trois petites filles se blottirent contre leur mère, bouches ouvertes, œil élargi.
— « Je noierai sous les eaux mon livre magique, proclama-t-il, d’une voix lourde de puissance, d’amour et de regret. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air subtil. »
Oh ! pas ça ! La suite était pourtant la plus belle tirade de Prospero, mais les palais, les tours, le « vaste globe » qu’elle évoquait y étaient détruits. Sir Godfrey avait dû entendre sa silencieuse prière parce qu’il dit, à la place :
— « Nous nous dissoudrons, sans même laisser derrière nous la trace que laisse le nuage emporté par le vent. »
Et Polly sentit ses yeux s’emplir de larmes.
Sir Godfrey se saisit de nouveau de ses mains.
— « Vous avez l’air émue comme si vous étiez remplie d’effroi. Soyez tranquille. Maintenant, voilà nos divertissements finis. »
Et la fin d’alerte retentit.
Tout le monde porta ses yeux sur le plafond, et Mme Rickett se leva et commença d’enfiler son manteau.
— « Le rideau s’est refermé », murmura sir Godfrey à Polly.
Sur le point de lui libérer les mains, il lui adressa une petite grimace.
Elle secoua la tête.
— « C’était le rossignol, le jour n’est pas encore prêt de paraître. » [19] Roméo et Juliette , de William Shakespeare, acte III, scène 5. ( NdT )
Il lui jeta un regard de respect mêlé d’admiration, puis sourit et secoua la tête à son tour.
— « C’était l’alouette », dit-il d’un ton plein de regrets. Ou pire encore, « le carillon de minuit. » [20] Allusion à Henri IV , 2 e partie, de William Shakespeare, acte III, scène 2. ( NdT )
Et il lâcha ses mains.
— Oh là là ! sir Godfrey, vous étiez si émouvant, s’exclama Mlle Laburnum.
Elle avait été rejointe par Mlle Hibbard et par Mme Wyvern, et toutes se pressaient autour de lui.
— Nous ne sommes que de pauvres acteurs, répondit-il, désignant Polly afin de l’inclure.
Mais elle n’intéressait pas du tout les trois femmes.
— Vous étiez vraiment bon, sir Godfrey, déclara Lila.
— Meilleur que Leslie Howard, ajouta Viv.
— Tout simplement hypnotisant, assura Mme Wyvern.
« Hypnotisant » : c’est le mot juste , se disait Polly tandis qu’elle enfilait son manteau et rassemblait son sac et le livre de cantiques emballé de papier journal. Il m’a complètement fait oublier mon entraînement au paquetage. Elle jeta un coup d’œil à sa montre dans l’espoir que la fin d’alerte aurait sonné tôt, mais il était six heures et demie. Elle se sentit comme Cendrillon. C’est bien l’alouette, et je dois rentrer à la maison laver mon corsage.
— J’espère que vous nous ferez le plaisir d’une autre représentation demain soir, sir Godfrey, suppliait Mlle Laburnum.
— Mademoiselle Sebastian !
Sir Godfrey se dépêtra de sa troupe d’admiratrices et rejoignit Polly.
— Je voulais vous remercier de connaître votre texte… ce qui est rarement le cas pour mes partenaires principales. Dites-moi, avez-vous jamais envisagé l’idée d’une carrière théâtrale ?
— Oh ! non, monsieur. Je ne suis qu’une vendeuse.
— Cela m’étonnerait. « Vous êtes la déesse que suivent ces chants, incomparable, une merveille. » [21] La Tempête , de William Shakespeare, acte I, scène 2. ( NdT )
— « Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille, bien certainement je le suis. »
Il secoua la tête avec regret.
— Une fille, certes, et si j’avais quarante ans de moins, je serais votre premier rôle, dit-il en se penchant sur elle, et vous ne seriez pas en sécurité.
Je n’en doute pas un instant. Il devait être drôlement dangereux quand il avait trente ans !
Elle se remémora soudain Colin, qui assurait : « Je peux viser tous les âges de ton choix. Bon, pas soixante-dix, mais je suis prêt à atteindre trente ans. »
Mlle Laburnum les rejoignit.
— Ah ! sir Godfrey, la prochaine fois, pourriez-vous nous jouer un extrait d’une pièce de sir James Barrie ?
— Barrie ? répéta-t-il d’un ton de pur dégoût. Peter Pan ?
Polly réprima un sourire. Elle ouvrit la porte et s’engagea dans l’escalier.
— Viola, attendez !
Sir Godfrey la rattrapa à mi-chemin. Elle crut qu’il allait de nouveau lui saisir les mains, mais il s’en abstint. Il se contenta de la contempler si longtemps qu’elle sentit son souffle se suspendre.
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