— Savez-vous faire un compte-rendu de ventes ?
Polly savait. Tout comme additionner, se servir de papier carbone ou d’une machine à calculer, aiguiser des crayons, et toute autre tâche qu’une vendeuse était censée connaître du point de vue de Recherche et de M. Dunworthy… lesquels étaient persuadés que les historiens devaient être préparés à n’importe quelle éventualité.
C’est pour l’argent que Polly avait éprouvé les pires difficultés de mémorisation. Leur organisation monétaire était si démentielle que Polly s’attendait à ce qu’elle devienne une grosse source d’ennuis au travail, mais Marjorie lui annonça que chez Townsend Brothers les transactions en liquide étaient traitées par la comptabilité, à l’étage. Tout ce qui incombait à Polly, c’était de placer l’argent et la facture dans une navette en cuivre, et de la propulser par un système de tubes pneumatiques. La navette revenait un peu plus tard avec l’appoint exact en monnaie.
J’aurais pu me dispenser d’apprendre ce fatras de guinées, de demi-couronnes et de quarts de penny.
Marjorie lui montra comment facturer une vente sur le compte d’un client et remplir un bon de livraison, dans quels tiroirs étaient entreposés les différentes tailles de gants, les bas de soie, les bas de coton en fil d’Écosse et en laine, comment draper les boîtes des bas avec une seule feuille de papier de soie, les y poser, avant d’entourer la boîte de papier d’emballage en repliant les extrémités en dessous et en attachant le tout avec une ficelle issue d’un gros rouleau.
Ni Recherche, ni M. Dunworthy n’avaient prévu ce détail, mais cela ne paraissait pas trop difficile. Cependant, Marjorie ne s’était pas trompée, les affaires reprenaient : à 11 heures, une demi-douzaine de clientes étaient arrivées, et l’une d’elles, âgée, dit à Polly :
— Quand j’ai vu comment Hitler avait démoli Oxford Street, j’ai décidé de m’acheter une nouvelle paire de jarretières, juste pour lui montrer !
Lorsque Polly réalisa sa première vente, son emballage fut un ratage intégral. Les bords en étaient inégaux, les plis froissés, et au moment où elle tentait de tendre la ficelle autour du paquet, le papier se défit entièrement.
— Je suis vraiment désolée, madame. C’est mon premier jour.
Elle recommença, et réussit cette fois à maintenir ensemble feuille et paquet, mais son nœud restait si lâche que la ficelle se dénoua sur le côté.
Marjorie vint à sa rescousse. Elle jeta le lien emmêlé et reprit l’opération avec une nouvelle longueur qu’elle attacha avec adresse autour du paquet. Après le départ de la cliente, elle déclara gentiment :
— Je me chargerai d’emballer tes paquets jusqu’à ce que tu sois dans le bain.
Toutefois, Polly aurait évidemment dû savoir comment s’y prendre et, entre deux clients, elle s’entraîna sur une boîte vide, sans grand succès.
À midi, « l’excessivement exigeante » Mlle Snelgrove arriva. Polly se hâta de cacher dans sa poche le morceau de ficelle qu’elle avait utilisé pour ses expériences, et de réajuster son chemisier dans sa jupe.
Marjorie n’avait rien exagéré.
— J’attends le meilleur niveau des gens qui travaillent sous mes ordres : une attitude polie et une tenue impeccable, aussi bien dans l’exercice de leur fonction que dans leur apparence, annonça-t-elle, son regard glacial fixé sur la jupe bleu marine de Polly. Les habits requis pour nos vendeuses sont un corsage blanc, une jupe noire unie…
Ce n’est pas faute de les avoir prévenus, à Garde-robe ! pensa Polly, dégoûtée.
— Et des chaussures plates et noires. Avez-vous une jupe noire, mademoiselle Sebastian ?
— Oui, ma’ame.
En tout cas, j’en aurai une dès que j’aurai averti M. Dunworthy, ce soir, que j’ai trouvé du travail.
— Depuis quand êtes-vous à Londres ?
— Je suis arrivée la semaine dernière.
— Alors, vous avez l’habitude des raids ?
— Oui, ma’ame.
— Je ne peux garder des filles anxieuses ou facilement effrayées. Les employés de Townsend Brothers doivent être exemplaires : calme et courage en toutes circonstances.
« Recherchons vendeur : soigné, poli, impassible sous le tir ennemi. »
— Montrez-moi votre journal des ventes, exigea Mlle Snelgrove.
Et elle se mit à détailler à Polly tout ce que Marjorie lui avait déjà expliqué, y compris comment envelopper un paquet. Elle y était encore plus experte que la vendeuse.
— Il ne faut pas gaspiller la ficelle, dit-elle, attachant sa boîte avec un nœud très serré. À vous, maintenant.
Par-dessus le comptoir de la lingerie, Marjorie adressa un regard horrifié à Polly.
Il ne sera pas nécessaire que Garde-robe me trouve une jupe noire. Après ma démonstration, je n’aurai plus de travail.
Puis la sirène d’alerte de raid se déclencha.
De sa vie entière, Polly n’avait jamais été aussi contente d’entendre quoi que ce soit, même quand elle découvrit que l’abri de Townsend Brothers consistait en une cave dépourvue d’aération, aux murs sillonnés de tuyauteries, et sans siège pour s’asseoir.
— Les chaises et les lits sont réservés aux clients, lui expliqua Marjorie.
Et Mlle Snelgrove ajouta sévèrement :
— On ne s’appuie pas. Tenez-vous droites.
Polly espérait que le raid se prolongerait, mais la fin d’alerte sonna au bout d’une demi-heure. Cependant, c’était le moment de la pause-déjeuner pour Polly, puis ce fut celle de Mlle Snelgrove et, peu de temps après, M. Witherill les rejoignit.
— Voici Mlle Doreen Timmons, qui s’occupera du comptoir des écharpes et des mouchoirs.
Et Mlle Snelgrove dut montrer derechef les procédures.
Ensuite, tous les clients de Polly demandèrent la livraison de leurs achats, si bien que les paquets lui furent épargnés. Hélas ! le lendemain, elle ne pourrait pas compter sur de nouvelles embauches ou raids. Elle devrait perfectionner ses compétences en emballage à Oxford.
C’est un avantage du voyage temporel , pensait-elle en rentrant chez elle après le travail. S’il me faut une semaine pour m’en sortir, je peux disposer de ce laps de temps tout en arrivant à l’heure au magasin demain matin.
Elle envisagea de rejoindre séance tenante le point de transfert, mais elle ne voulait pas courir le risque que quelqu’un la voie pénétrer dans l’allée et la suive. Elle devrait attendre le déclenchement des sirènes, la fin des rondes des gardes de l’ARP, et que les gens aient gagné leurs caves ou les abris. Ce soir, les raids commençaient à 20 h 45, les sirènes ne retentiraient donc pas avant 20 h 15, et elle ne pourrait se rendre au site qu’après le dîner.
Dommage. Quand elle ouvrit la porte de la pension, une odeur désagréable agressa son nez.
— Ragoût de rognons, lui apprit Mlle Laburnum, avant de baisser la voix. Je n’aurais jamais cru que je serais aussi pressée d’entendre les bombardiers approcher.
Elle se pencha par-dessus Polly pour scruter le ciel à travers la porte.
— À votre avis, aurons-nous la chance qu’ils arrivent tôt, ce soir ?
Hélas, non ! se désola Polly.
Cependant, alors qu’elle s’engageait dans l’escalier pour aller poser son manteau et son chapeau, les sirènes se déclenchèrent.
— Parfait ! s’exclama Mlle Laburnum. Le temps d’attraper mes affaires et nous filons à l’abri. Je vous raconterai tout sur sir Godfrey en chemin.
— Non… je…, bafouilla Polly, déroutée par le début prématuré de l’alerte. Je… Il y a certaines choses que je dois faire avant de partir. Je dois laver mes bas, et…
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