Il grimpa. Jonathan était penché sur l’écoutille, l’air enthousiaste.
— Grand-père a besoin de vous pour la navigation.
— Je croyais qu’il n’avait aucune carte.
— Il n’en a pas. Il…
— Maintenant ! hurla le capitaine.
— On y est, expliqua Jonathan. Il a besoin de nous pour le guider dans le port.
— Qu’est-ce que ça veut dire, on y est ? demanda Mike qui se hissait sur le pont. On ne peut pas…
Ils y étaient. Le port s’étendait devant eux, éclairé par une lueur rose orangée qui ensoleillait deux destroyers et une dizaine de petits bateaux. Et derrière, en flammes et à demi masquée par les imposants panaches d’une fumée noire, c’était Dunkerque.
Londres, le 17 septembre 1940
Raid en cours
Note sur la scène d’un théâtre londonien, 1940
À minuit, n’étaient encore éveillés que Polly et le gentleman aristocratique qui continuait de lui donner son Times . Il avait drapé son manteau sur ses épaules et lisait. Tous les autres s’étaient endormis, même si seules Lila, Viv et les petites filles de Mme Brightford s’étaient allongées, Bess et Trot blotties dans le giron de leur mère. Le reste s’était assoupi assis sur le banc ou le sol, ou en appui contre le mur. Mme Hibbard avait lâché son tricot, et sa tête pendait sur sa poitrine. Le pasteur et Mlle Laburnum ronflaient de concert.
Ce qui surprenait Polly. Les récits historiques mentionnaient le déficit de sommeil comme un problème majeur. Cependant, ce groupe ne semblait pas incommodé par le manque de confort, ni par le bruit, alors que l’intensité du raid augmentait. Les canons de DCA de Kensington Gardens recommençaient à tonner, et une nouvelle vague d’avions grondait au-dessus de leurs têtes.
Polly se demanda s’il s’agissait des bombardiers qui avaient frappé John Lewis . Non, le son était trop proche. Mayfair ? Tout comme Bloomsbury et le centre de Londres, ce quartier avait été touché, cette nuit. Après avoir démoli Oxford Street, les avions avaient pilonné Regent Street et les studios de la BBC.
Elle ferait mieux d’essayer de dormir tant que c’était encore possible. Elle devrait se lever tôt demain matin, au cas où les grands magasins ouvriraient, ce dont elle doutait quelque peu.
Les entreprises londoniennes s’étaient enorgueillies d’être restées ouvertes pendant le Blitz, et Padgett’s et John Lewis s’étaient débrouillées toutes les deux pour inaugurer de nouveaux espaces au bout de quelques semaines. Mais que s’était-il passé le jour qui avait suivi le raid ? Les magasins qui n’avaient pas subi de dommages ouvriraient-ils, ou la rue entière serait-elle déclarée interdite, comme la zone périphérique de Saint-Paul ? Et pour combien de temps ?
Si je n’ai pas trouvé de travail demain soir…
Ils ouvriront, c’est évident. Rappelle-toi toutes ces affiches en devanture qui ont fait la célébrité du Blitz : « Hitler peut se régaler avec nos vitrines, mais il ne peut pas égaler nos prix ! » ou « Cette semaine, marché du tonnerre sur Oxford Street ! ».
Et cette photographie de femme qui tend la main à travers une vitrine brisée pour toucher le tissu d’une robe. Cela pourrait même se révéler un bon jour pour trouver un poste. Polly montrerait que les raids ne l’effrayaient pas et, si l’une ou l’autre des vendeuses n’avait pas pu venir travailler à cause des rues bombardées, on l’embaucherait peut-être en remplacement.
Il fallait aussi compter avec la concurrence des filles soudain privées d’emploi chez John Lewis . On les engagerait plus facilement qu’elle, par sympathie.
Et si je prétendais avoir travaillé là ?
Elle plia son manteau en oreiller et s’étendit, mais elle ne réussit pas à s’endormir. Le vrombissement des avions l’assourdissait. Il évoquait le bourdon d’énormes guêpes, et il s’accentuait et se rapprochait de minute en minute. Polly s’assit. Le bruit avait également éveillé le pasteur. Il s’était redressé et braquait un œil inquiet sur le plafond. Il y eut un sifflement, puis une explosion monstrueuse.
M. Dorming se réveilla en sursaut.
— Bon Dieu ! que diable se… Euh ! pardonnez-moi, mon révérend.
— Vu les circonstances, vous êtes tout excusé. On dirait qu’ils remettent le couvert.
Même pour un contemporain, c’était un euphémisme. La DCA de Battersea Park donnait au maximum et le pasteur devait crier pour se faire entendre.
— J’espère que ces jeunes filles sont arrivées à bon port. Celles qui cherchaient Gloucester Terrace.
Le canon de Kensington Gardens recommença de tonner. Irene s’assit et se frotta les yeux.
— Chh ! rendors-toi, lui murmura Mme Brightford.
Elle regardait M. Dorming, qui surveillait le plafond. Le raid semblait se concentrer au-dessus de leurs têtes : de grands coups sourds, des explosions et de longs grondements trépidants qui réveillèrent Nelson, M. Simms et le reste des femmes. Mme Rickett paraissait agacée, mais tous les autres étaient en éveil, et leur vigilance fit bientôt place à l’inquiétude.
— Nous aurions dû retenir ces demoiselles ici, dit Mlle Laburnum.
Trot se blottit sur les genoux de sa mère, qui lui caressa les cheveux.
— Chh ! tout va bien.
Non, c’est faux.
Polly examinait leurs visages. Ils avaient la même expression qu’au début des coups sur la porte. Si le raid ne se calmait pas vite…
Tous les canons de DCA de Londres tiraient. Un chœur d’assourdissants « poum-poumpoumpoum », ponctués par les impacts lourds des bombes. Le vacarme ne cessait d’augmenter. Les regards de tous s’étaient portés sur le plafond, comme dans l’attente d’une rupture imminente. Il y eut un crissement de métal qui se déchire, suivi d’une explosion à crever les tympans. Mlle Hibbard bondit et son tricot lui échappa. Bess se mit à pleurer.
— Le bombardement a l’air un peu plus sévère, ce soir, dit le pasteur.
Un peu plus sévère ! On aurait cru que les avions – et les canons de DCA – avaient choisi de se régler leur compte dans le sanctuaire de l’église, juste au-dessus.
Kensington n’a pas été touché , se rassura Polly.
— Si nous chantions ? proposa le pasteur, réussissant à dominer la cacophonie.
— Voilà une excellente idée !
Et Mme Wyvern se lança dans un God save our noble King . Mlle Laburnum, puis M. Simms se joignirent à elle avec vaillance, mais on pouvait à peine les entendre avec les rugissements et la clameur qui provenaient de l’extérieur, et le pasteur ne poursuivit pas son effort après le premier couplet. Un à un, ils arrêtèrent de chanter et recommencèrent à observer anxieusement le plafond.
Une bombe de forte puissance explosa si près que les poutres de l’abri tremblèrent. Une autre bombe aussi violente suivit immédiatement, encore plus près. Elle engloutit le bruit des canons, mais pas le bourdonnement incessant et affolant des avions.
— Pourquoi ça ne se calme pas ?
Polly percevait la panique dans la voix de Viv.
— J’aime pas ça ! hurla Trot, ses petites mains collées sur ses oreilles. C’est fort !
— Certes, dit le gentleman depuis son coin. « L’île est remplie de bruits. » [12] La Tempête , de William Shakespeare, acte III, scène 2. ( NdT )
Polly le dévisagea, stupéfaite. Sa voix s’était métamorphosée. Jusque-là tranquille et policée, elle avait pris un ton grave de commandement. Les pleurs des petites filles s’arrêtèrent, et elles fixèrent leurs yeux sur lui.
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