Il devait la prendre pour son infirmière de l’hôpital, à Douvres.
— Essayez de dormir, murmura-t-elle.
— J’ai cru que je ne m’en sortirais pas. J’ai cru qu’on m’abandonnerait sur cette plage, les Allemands arrivaient si vite, mais ma chance a résisté. Le gars qui m’a pris sur son bateau, on l’avait ramené de Dunkerque deux jours plus tôt, mais il était revenu pour aider les derniers comme moi à partir. Il avait déjà traversé trois fois et, la troisième, on avait failli les torpiller.
Il parlait encore quand ils atteignirent l’hôpital des urgences à Orpington.
— J’étais en train de me noyer. Il a sauté à l’eau et m’a sauvé, il m’a hissé à bord. S’il n’avait pas été là…
Talbot ouvrit la porte, et deux brancardiers approchèrent pour décharger la civière. Mary sortit de l’ambulance, la bouteille de plasma brandie au-dessus de sa tête. L’un des hommes s’en saisit.
— Bonne chance, soldat, dit-elle alors qu’ils l’emmenaient vers l’hôpital.
— Merci. S’il n’avait pas été là, et vous pour m’écouter…
— Attendez ! cria Fairchild.
Elle bondit au-dessus de Mary et se précipita à l’intérieur.
— Vous ne pouvez pas nous piquer cette couverture. C’est la nôtre.
— Oh ! zut ! dit Mary à Talbot, j’ai complètement oublié de demander à Douvres s’ils avaient des couvertures.
— J’y ai pensé. Négatif.
Fairchild revint, portant triomphalement la couverture.
— As-tu demandé s’ils en ont quelques-unes en surplus ? interrogea Talbot.
— Ils n’en ont pas. J’ai presque dû me battre pour récupérer la nôtre.
— Et à Bethnal Green ? suggéra Mary. On ne pourrait pas passer par leur poste sur le chemin du retour pour s’assurer que…
— Non, on leur a déjà demandé, le jour du char à fourbi, déclara Talbot.
Mary devrait trouver un autre moyen de s’approcher de Bethnal Green pour obtenir confirmation de l’attaque. Peut-être emprunter une bicyclette à la fin de son service ? Hélas ! le major l’envoya avec Reed à Bromley chercher du sparadrap et de l’alcool à 90 °C et, tôt le lendemain matin, elles retournaient à Douvres.
— Et là, tu prends sur la gauche au pont, disait Fairchild, qui lui apprenait l’itinéraire. Ensuite, à droite juste après ces arbres.
Plus loin, elle désigna deux tanks, installés dans un pré.
— C’est étrange. Je croyais que tous nos tanks se trouvaient en France.
Étaient-ce de vrais chars d’assaut ? Mary s’interrogeait. L’un des éléments du plan des services secrets britanniques pour persuader les Allemands que le débarquement serait lancé depuis le sud-est de l’Angleterre avait été d’utiliser des chars en caoutchouc gonflables. Peut-être les avait-on laissés sur place après l’opération.
Une pensée terrible la saisit. Les services secrets britanniques avaient aussi tenté d’égarer les Allemands sur les cibles que touchaient les V1. Ils avaient monté de toutes pièces de faux reportages textes et photos dans les journaux afin que les agresseurs altèrent les trajectoires des missiles. De cette façon, ils tomberaient avant Londres. C’est la raison pour laquelle les villes de Dulwich, Croydon, et l’allée des bombes avaient été frappées plus qu’ailleurs.
Et si Recherche lui avait fautivement implanté les données erronées au lieu des heures et des endroits exacts ? Cela expliquerait pourquoi personne n’avait parlé de Bethnal Green, parce que le V1 n’avait pas explosé là-bas. Si c’était le cas, elle avait quelque raison de s’angoisser. Sa sécurité dépendait de sa connaissance précise des heures et des points d’impact de chaque V1 et V2.
Dès que nous arriverons au poste, je dois trouver le moyen d’apprendre si ce chemin de fer a été endommagé.
Cependant, à l’instant où elles atteignaient le poste, le major l’envoyait avec Fairchild à Woolwich chercher les couvertures supplémentaires qu’elle avait enfin réussi à se procurer, et la nuit était tombée avant leur retour. Elle devrait attendre le lendemain pour aller à Bethnal Green… sauf si les V1 frappaient à l’heure, cette nuit. Si tel était le cas, cela validerait les données de son implant, et elle pourrait cesser de s’inquiéter. À moins, bien sûr, que l’un d’entre eux touche le poste.
Elle s’agita toute la soirée, dans l’attente de l’impact de 23 h 43, quand le premier V1 était supposé frapper. La sirène devait sonner à 23 h 31. Mary écoutait impatiemment les filles se chamailler pour décider qui porterait d’abord la robe en soie verte et tentait de s’empêcher de regarder sa montre toutes les cinq minutes. Quand 23 heures arrivèrent, avec l’extinction des feux, elle ressentit un immense soulagement. Elle s’enfouit sous ses couvertures, armée d’une lampe de poche pour surveiller sa montre et d’un magazine qu’elle avait emprunté dans la salle commune. Si quelqu’un remarquait la lumière, elle raconterait qu’elle lisait.
Elle cala le magazine sur le culot de la torche pour en masquer le flux lumineux et attendit. 23 h 10. 23 h 15. Les filles continuaient à débattre dans le noir.
— Donald ne t’a jamais vue avec le Péril jaune, disait Sutcliffe-Hythe, et je l’ai déjà porté deux fois avec Edwin.
— Je sais, lui accordait Maitland, mais je pense que Donald me demandera peut-être en mariage.
23 h 20. 25. Encore six minutes, se dit Mary, qui attendait le début miaulant de la sirène, le bourdonnement du V1. Elle regrettait de ne pas en avoir écouté un enregistrement à la Bodléienne, ce qui lui aurait permis de connaître exactement le bruit qu’ils faisaient. Leur crépitement caractéristique, dont on disait qu’il ressemblait à une pétarade de moteur automobile, avait été assez fort pour qu’il soit possible de plonger dans le caniveau le plus proche quand on l’entendait et de sauver sa peau.
23 h 29. La demie. 23 h 31.
Ma montre est en avance , pensa-t-elle en la portant à son oreille. Oh ! allez ! que cette alerte sonne ! Je ne veux pas avoir à retourner à Oxford. Que dirai-je au major ? Et à M. Dunworthy ? S’il découvre que je ne me suis pas seulement baladée dans l’allée des bombes, mais que l’on m’a donné par surcroît un implant fautif, il ne me laissera jamais revenir.
23 h 32. 23 h 33…
La Manche, le 29 mai 1940
Ils feraient une cible idéale, n’est-ce pas ?
Commentaire du général Short à propos des navires de guerre alignés à Pearl Harbor, le 6 décembre 1941
Mike tituba jusqu’à l’arrière du bateau.
— Ça veut dire quoi : nous sommes au milieu de la Manche ? cria-t-il en tentant de distinguer quelque chose au-delà de la poupe.
Pas une terre en vue, rien d’autre que de l’eau et des ténèbres, de toutes parts. Il retourna à l’aveuglette jusqu’à la barre que tenait le capitaine.
— Il faut faire demi-tour !
— Tu as dit que tu étais correspondant de guerre, Kansas ! lui cria le capitaine en retour, sa voix assourdie par le vent. Eh bien, voilà ta chance de couvrir la guerre au lieu d’écrire sur les fortifications des plages. Toute notre putain d’armée britannique est coincée à Dunkerque, et on va la sortir de là !
Mais je ne peux pas me rendre à Dunkerque ! Impossible ! C’est un point de divergence !
Par ailleurs, l’évacuation ne s’était pas déroulée ainsi. La petite flotte ne s’était pas organisée selon son bon vouloir. C’était réputé bien trop dangereux. Elle avait été structurée en convois menés par des contre-torpilleurs.
— Vous devez retourner à Douvres !
Mike essayait de se faire entendre malgré les bruits conjugués du moteur haletant et du vent saturé d’eau et de sel.
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