Et même si ce n’était pas le cas. Colin avait raison. Il y avait eu un tas de bombes perdues. Et toutes les vitrines de ces magasins étaient en verre.
Il doit y avoir un refuge quelque part près d’ici. Les femmes s’y rendaient.
Elle revint en courant à la rue, en quête d’un avis placardé ou du symbole rouge barré d’une station de métro, mais durant les quelques minutes passées avec le buraliste la nuit et le brouillard étaient tombés comme un rideau de couvre-feu. Elle n’y voyait plus rien. Et les avions approchaient. Ils la survoleraient sous peu.
Ce qui signifiait qu’elle était bien dans l’East End, et qu’elle devait retourner à son point de chute afin d’en décamper aussi vite que possible. Hélas ! elle n’avait aucune chance de retrouver son chemin dans le noir. Elle ne parvenait même pas à discerner le trottoir devant elle, ni à décider si elle était sur le point d’en descendre.
Elle avança un pied prudent d’exploratrice… et s’écrasa contre quelqu’un.
— Oh ! je suis affreusement désolée ! Je ne vous avais pas vu.
Et elle n’y arrivait toujours pas. La personne était une épaisse silhouette d’obscurité qui se découpait sur les ténèbres plus vagues de la rue. Avant qu’il ne commence à parler, elle n’aurait pas su dire que c’était un homme.
— Vous fabriquez quoi dehors en plein raid, mam’selle ? gronda-t-il. Pourquoi vous êtes pas dans un abri ?
— Je le cherchais.
Elle plissait les yeux afin de déchiffrer les traits de l’inconnu. C’était inconfortable de converser avec quelqu’un qui demeurait invisible.
— Où se trouve-t-il ?
— Par ici.
Apparemment, lui la voyait puisqu’il l’attrapa par le bras. Il la tira jusqu’au croisement puis le long d’une allée transversale. Il ne me reste plus qu’à espérer que ce n’est pas l’un de ces agresseurs contre lesquels M. Dunworthy me mettait en garde , pensait Polly, qui serrait de près son sac en bandoulière tandis qu’elle se laissait entraîner dans la voie étroite. À moins que ce ne fût un passage, dans lequel il l’emmenait pour la détrousser ? ou pire !
Si je me fais assassiner pendant ma première nuit de Blitz, M. Dunworthy me tuera !
Son ravisseur la houspillait, et la course dans le noir lui sembla durer des siècles avant de prendre fin, brusquement.
— Descendez là ! lui ordonna-t-il en la poussant en avant.
À cet instant, une explosion suivit un grondement sourd et le ciel au sud s’embrasa brièvement, soulignant les immeubles autour d’eux d’un jaune criard, et illuminant droit devant elle une volée de marches en pierre qui s’enfonçaient dans les ténèbres.
Était-ce un abri, là-dessous ? ou des complices à l’affût ? Aucun panneau porteur du symbole adéquat n’était accroché près de l’escalier.
Une seconde explosion retentit. Polly se tourna pour affronter l’homme, dans l’espoir que la déflagration lumineuse lui révélerait la rue, et un moyen de fuir. Tout lui apparut, la rue, et aussi les lettres peintes en blanc sur le casque métallique de l’homme.
Un garde de l’ARP. Soixante-quinze ans bien sonnés.
— Descendez ! ordonna-t-il de nouveau, désignant les marches maintenant invisibles. Vite !
Polly obéit, avançant aveuglément, ses mains cherchant la rampe, ses pieds tâtonnant au bord des marches étroites et hautes. Il y eut une autre explosion, également proche, qui ne produisit pas de lumière. Déjà bien engagée dans la descente, Polly ne voyait plus rien. Elle lorgna vers le haut des marches, mais tout était si noir qu’elle était incapable de savoir si le garde était resté pour contrôler qu’elle s’exécutait, ou s’il était parti alpaguer quelqu’un d’autre pour le tirer jusqu’à l’abri.
À condition qu’un abri soit bien ce qu’elle était censée trouver au pied de l’escalier. Si tant est qu’il ait un pied, d’ailleurs. Il semblait se prolonger à l’infini. Elle continua de progresser avec prudence, tâtant chaque marche avant de passer à la suivante. Une éternité plus tard, elle atteignit un sol pavé et découvrit une porte en bois, barrée par un antique loquet de fer. Qui refusa de s’ouvrir, sans doute condamné. Elle frappa.
Pas de réponse.
Ils ne m’ont pas entendue , se dit-elle, et elle frappa derechef, plus fort.
Toujours pas de réponse.
Et si le garde avait été désorienté dans le noir et m’avait amenée au mauvais endroit ? Et si c’est une allée qui mène à l’entrée latérale d’un entrepôt ? rumina-t-elle en se remémorant la toile d’araignée sur la porte noire du point de transfert. Et s’il n’y a personne de l’autre côté ?
Il y eut une nouvelle explosion. Je ne peux pas rester ici ! Elle fit demi-tour et revint à tâtons jusqu’à l’escalier. Une bombe percuta presque la tête des marches, et encore deux, coup sur coup.
Elle se retourna vers la porte.
— Laissez-moi entrer ! hurla-t-elle, martelant le panneau de ses deux poings.
Et, comme elle n’obtenait aucune réponse, elle enleva l’une de ses chaussures et tapa sur l’huis à coups redoublés, essayant de se faire entendre malgré le vacarme du raid.
La porte s’ouvrit. Le brutal afflux de lumière l’éblouit et elle éleva sa main – qui tenait toujours la chaussure – en visière pour protéger ses yeux. Debout sur le seuil, elle clignait des paupières, figée devant la scène qui s’offrait à elle. Des gens assis sur des couvertures et des tapis s’appuyaient contre les murs, et un chien était étendu de tout son long au pied de l’un des réfugiés. Trois vieilles femmes trônaient côte à côte sur un banc à haut dossier. Celle du milieu tricotait… ou plutôt elle avait tricoté jusque-là. Maintenant, comme tous les autres, elle examinait la porte et Polly. Dans le coin le plus éloigné, un homme âgé au maintien aristocratique avait baissé la lettre qu’il lisait pour regarder la nouvelle arrivante, tout comme les trois petites filles blondes qui s’étaient arrêtées en plein milieu d’une partie de serpents et échelles.
Leurs visages étaient dépourvus d’expression, pas un sourire de bienvenue, même l’homme qui lui avait ouvert restait impassible. Aucun ne bougeait ni n’émettait un son. Ils étaient pétrifiés, comme si elle les avait brusquement interrompus au milieu d’une phrase, et le danger et la peur régnaient en maîtres dans la pièce.
Une pensée traversa Polly tel un éclair. Ceci n’est pas un abri. L’individu qui m’a conduite ici n’était pas un vrai garde. Il a volé ce casque de l’ARP, et ces gens font juste semblant d’être venus chercher refuge.
Ridicule ! L’homme qui l’avait accueillie était à l’évidence un ecclésiastique. Il portait un col romain et des lunettes, et elle n’avait pas débarqué dans le Londres de Dickens, mais en 1940.
C’est moi. Il doit y avoir quelque chose qui cloche dans mon allure.
Elle s’aperçut qu’elle tenait toujours sa chaussure à la main et se pencha pour la remettre à son pied, puis regarda de nouveau l’assemblée et ce qu’elle avait perçu auparavant devait avoir été une illusion d’optique due à son imagination débordante parce que, maintenant, la scène lui paraissait parfaitement normale. La femme aux cheveux blancs lui sourit gentiment avant de reprendre son tricot ; le gentleman aristocratique plia sa lettre, la rangea dans son enveloppe et la glissa dans la poche intérieure de son manteau ; les petites filles recommencèrent à jouer ; le chien s’étendit et posa son museau sur ses pattes.
— Entrez donc, dit l’ecclésiastique, qui souriait.
— Fermez la porte ! cria une femme.
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