Connie Willis - Black-out

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Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

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Il essaya de deviner ce que l’équipe de récupération avait fait quand elle n’avait pas réussi à le trouver à Douvres. Ils avaient dû retourner à Saltram-on-Sea. Le village et le capitaine étaient leur seule piste.

Je dois faire savoir au capitaine où je suis pour qu’il puisse le leur indiquer.

Mais comment ? Le capitaine n’avait évidemment pas de téléphone, ou il ne se serait pas servi de celui de l’auberge pour appeler l’Amirauté.

Peut-être pourrais-je appeler le pub et laisser un message à la serveuse ?

Quel était son nom ? Dolores ? Deirdre ? Il ne pouvait décemment pas téléphoner et demander la brunette qui avait le don de vous aguicher en vous jetant des œillades par-dessus son épaule, pas avec son père à proximité. Et de toute façon, il aurait parié qu’elle oublierait de délivrer le message. Elle n’avait pas été capable de se rappeler que le capitaine possédait une voiture, alors même que Mike en avait désespérément besoin.

Peut-être pourrait-il envoyer un télégramme au capitaine ? Mais il n’avait aucune idée de la façon de procéder. Et pas d’argent. S’il priait Fordham ou l’une des infirmières d’en envoyer un à sa place, ils concluraient qu’il avait retrouvé la mémoire et lui poseraient toutes sortes de questions gênantes.

Peut-être puis-je demander à Mme Ives. Elle ignore que je suis censé souffrir d’amnésie. Fordham descend en radiologie cet après-midi. J’en profiterai pour la solliciter.

Mais quand elle arriva, Fordham était encore là.

— Vous faut-il autre chose ? s’enquit la volontaire avec entrain après qu’elle eut donné son journal à Mike.

Oui, qu’un brancardier vienne chercher Fordham.

— Voulez-vous m’aider pour cette définition des mots croisés ? interrogea-t-il, choisissant au hasard. « Mont où le PM va tous les dimanches matin. » Neuf lettres. Je ne trouve pas.

— Ah ! c’est Churchill.

— Churchill ?

— Oui, notre nouveau Premier ministre.

Le brancardier arrivait enfin avec le lit à roulettes. Assisté par l’infirmière, il entreprit de décrocher Fordham de ses poulies.

— Mais comment Churchill est-il le nom d’un mont ?

— Un mont, c’est une colline : « hill » .

— Attention ! s’exclama Fordham alors qu’ils le basculaient sur le lit à roulettes. Ne me… Bon Dieu de bon Dieu !… Excusez-moi, Mme Ives !

— Pas de souci, je vous comprends, répondit-elle avant de revenir aux mots croisés. Et l’endroit où l’on va le dimanche matin, c’est une église : « church » . Ensemble, cela s’épelle : « church – hill » , Churchill.

— Ainsi, les définitions sont des devinettes ?

Mme Ives acquiesça.

Fordham poussa un cri de douleur.

— Désolé, juste un élancement temporaire. En route, chauffeur ! Destination : le studio du photographe !

Et le garçon fut enfin véhiculé vers les doubles portes de la salle.

— J’ai besoin de faire passer un message à quelqu’un, annonça Mike dès que le lit roulant fut hors de portée de voix. Et je me demandais si vous pourriez…

— Écrire une lettre pour vous ? J’en serais ravie.

Elle se mit à préparer du papier à lettres sur son chariot.

— Non, je voulais envoyer un télégramme…

— Oh là là ! non ! Les télégrammes sont de si terribles messagers ! Ils apportent toujours de mauvaises nouvelles, et encore plus en ce moment, avec la guerre. Vous ne voulez pas terroriser la pauvre personne à qui vous écrivez ? Une lettre, c’est beaucoup mieux. (Elle prit un stylo-plume.) Je serai très heureuse de la poster pour vous.

— Mais je dois avertir cette personne tout de suite…

— Une lettre sera presque aussi rapide qu’un télégramme.

Elle s’assit à côté du lit.

— Alors, à qui l’envoyons-nous ?

— Je peux l’écrire moi-même. J’ai juste besoin…

— Oh ! cela ne me dérange pas. C’est ma façon à moi de participer à l’effort de guerre. Et il ne faut pas vous fatiguer. Vous devez conserver toutes vos forces pour votre convalescence.

Mike n’avait pas le temps d’argumenter. Fordham pouvait remonter d’un instant à l’autre.

— Cela s’adresse au capitaine Harold, indiqua-t-il.

Elle transcrivit : « Cher capitaine Harold », d’une écriture soignée, en pattes de mouche.

— « Je suis à l’hôpital des urgences de guerre à Orpington, dicta Mike. On m’a déplacé ici pour opérer mon pied. »

Et maintenant, quoi ? Il devait rédiger ce courrier sans révéler qu’il avait simulé l’amnésie ou qu’il était un civil. Si on le découvrait et le transférait dans un autre hôpital, cela rendrait sa lettre inutile.

Mme Ives le regardait d’un air impatient.

— Je suis trop fatigué pour continuer, annonça-t-il en frottant sa main sur son front. Laissez-la-moi, je finirai plus tard.

— Je reviendrai avec plaisir, déclara-t-elle.

Elle plia la lettre et la glissa dans sa poche.

Non, Fordham serait de retour et il les entendrait.

— Ajoutez juste : « Merci de m’écrire », termina Mike.

Le plus important était de faire savoir au capitaine où il se trouvait. Avec un peu de chance, il lui répondrait et lui dirait si quelqu’un était passé et l’avait demandé.

— Et signez : « Mike Davis ».

Elle s’exécuta, plia la lettre en trois, la plaça dans l’enveloppe, lécha le rabat, détacha un timbre d’une feuille, le lécha aussi et le colla au coin de l’enveloppe. Il valait mieux qu’elle ait rédigé ce courrier pour lui parce qu’il n’aurait pas eu la moindre idée des procédures pour coller une enveloppe ou le timbre. Elle écrivit le nom de Mike et l’adresse de l’hôpital dans le coin gauche, et « Capitaine Harold » au centre.

— Quelle est l’adresse du capitaine ? interrogea-t-elle.

— J’ai besoin de votre aide pour la trouver. Il habite un village qui se nomme Saltram-on-Sea. Dans le Kent. Ou peut-être le Sussex.

— Le postier le saura. Saltram-on-Sea suffira pour que la lettre lui parvienne.

Elle écrivit « Saltram-on-Sea », et dessous : « Angleterre », avant de la mettre dans la poche de son uniforme.

— Je la posterai ce soir en partant.

J’espère qu’elle maîtrise ce qu’elle fait.

— Combien de temps pour qu’elle arrive, à votre avis ?

— Oh ! elle devrait être distribuée avec le courrier de demain matin, quoique, avec la guerre, on ne peut jurer de rien. Elle pourrait n’arriver qu’avec le courrier de l’après-midi mais, dans tous les cas, elle sera là-bas demain.

Elle y serait donc mercredi ou, puisqu’il n’avait pas l’adresse du capitaine, plus probablement jeudi. L’équipe de récupération devrait se présenter vendredi. Il avait intérêt à faire de son mieux pour guérir, et vite, de façon qu’ils puissent l’évacuer sans avoir à voler un brancard et une ambulance. Dans ce dessein, Mike se força à manger tout ce qui se trouvait sur son plateau, et s’entraîna à rester assis dans son lit plus de cinq minutes d’affilée.

C’était plus difficile qu’il ne s’y était attendu. Il se sentait incroyablement faible, et même essayer de s’asseoir sur le bord de son lit le trempait de sueur.

— Les poumons sont encore encombrés, indiqua le docteur après avoir écouté sa respiration. Comment va la mémoire ? Quelque chose vous revient ?

— Des petits bouts, répondit Mike avec prudence.

Mme Ives lui avait-elle parlé de la lettre ?

Apparemment pas, à en juger par ce qu’il dit ensuite :

— Ne forcez pas. Allez-y doucement. Pareil quand vous tentez de vous lever. Je ne tiens pas à ce que vous fassiez une rechute.

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