— Binnie ! Alf ! Réveillez-vous ! Il faut aller dans l’Anderson.
— C’est un raid ? interrogea Alf, instantanément en état d’alerte.
Il bondit et se tint immobile, regardant le plafond, à l’écoute.
— C’est un Heinkel 111.
— Tu pourras faire ça dans l’Anderson. Dépêche-toi. Emporte ta couverture. Theodore, debout !
Theodore se frotta les yeux, tout endormi.
— Je veux pas aller dans l’Anderson.
Évidemment.
Elle l’enveloppa dans sa couverture et le prit dans ses bras. Il y eut un « boum », puis un autre, beaucoup plus fort.
— Ils s’amènent ! jubila Alf.
— On y va. Vite ! dit Eileen, qui tentait de contenir la panique dans sa voix. Binnie, apporte-moi la torche.
— Mon nom, c’est Spitfire .
— Apporte-moi la torche. Alf, ouvre la porte… Non, éteins la lumière d’abord.
Elle saisit l’appareil électrique et les allumettes que lui tendait Binnie, et ils coururent dans l’herbe. Le faisceau de la lampe éclairait un chemin tremblotant devant eux.
— L’ARP aura ta peau passque t’as montré d’la lumière, prévint Alf. T’iras en tôle.
Binnie atteignit l’Anderson la première. Elle poussa la porte basse, descendit à l’intérieur et ressortit immédiatement.
— C’est mouillé !
— Entre, ordonna Eileen. Tout de suite !
Elle la projeta à travers la porte. Puis elle empoigna Alf, qui se tenait debout dans l’herbe et observait le ciel obscur, et le força à franchir le seuil avant de descendre à son tour derrière lui. Dans dix centimètres d’eau glaciale.
C’est inondé !
Elle attrapa la torche, la dirigea sur le liquide à ses pieds, puis le long des murs pour vérifier si l’eau provenait de quelque part. Ainsi, c’était ce que le mot « humide » signifiait pour la voisine…
— Mes grolles et mes fumantes sont à tordre, se plaignit Binnie.
— Je veux rentrer dans la maison , dit Theodore.
— On ne peut pas, pas tant que le raid n’est pas fini.
Eileen devait crier pour se faire entendre malgré le bruit des bombes et des Heinkel 111, et de tous ces avions qui les survolaient avec leurs grondements terribles. Fermer la porte permettrait peut-être de les protéger un peu de ce vacarme ? Elle tendit la torche à Binnie, tira le panneau de métal et le boucla.
Cela ne fut d’aucun secours. Le toit courbe en tôle ondulé semblait magnifier et réverbérer les sons, comme s’ils avaient été hurlés dans un mégaphone. Comment des gens avaient-ils pu dormir là-dedans ? Elle récupéra la torche et en balaya le faisceau à la ronde. Deux couchettes superposées très étroites se faisaient face, dotées d’étagères à leur tête du côté de la porte. Sur l’une d’elles trônait une lampe à huile coiffée d’un globe en verre.
La tempête ! comprit Eileen.
Elle hissa Theodore sur l’une des couchettes hautes avant de patauger pour atteindre la lampe et l’allumer. Elle diffusait une lumière vague et misérable.
— Ah ! s’écria Binnie en pointant son doigt sur l’eau. Y a des araignées !
— Où ça ? s’affola Theodore.
— Dans la flotte.
Eileen replaça le globe sur la flamme et éteignit la torche.
— Tout va bien. Elles se sont toutes noyées.
— Noyées ? gémit Theodore.
— Moi, j’dis qu’la flotte elle monte, assura Binnie.
— Non, elle ne monte pas, la contra Eileen. Grimpez sur vos lits. Binnie, tu prends celui-là.
Elle désigna l’une des couchettes basses.
— Alf, tu grimpes au-dessus.
— Je veux rentrer dans la maison, j’ai froid, se plaignit Theodore.
— Voilà ta couverture.
Eileen la lui tendit, mais elle dégoulinait. L’extrémité avait dû traîner dans l’eau. Elle enleva son manteau et l’enroula autour de lui.
— Y a pas de place, ici, grogna Binnie depuis sa couchette. J’peux même pas m’asseoir.
— Alors allonge-toi et dors !
— Avec tout ce raffut là-haut ? protesta Alf.
Il marquait un point. Les bruits de moteur et d’explosions gagnaient en force. Il y eut un « whoosh » suivi d’une déflagration qui secoua l’Anderson. La lampe-tempête vacilla.
— On va se noyer ? demanda Theodore.
Non, on va se faire déchiqueter en mille morceaux.
Et Binnie avait raison, il n’y avait pas de place dans ces couchettes. Eileen se tapit sur la plus basse, frissonnant, ses pieds glacés par ses bas mouillés blottis sous elle.
J’aurais dû frapper à la porte de Mme Owens et partir en courant en les plantant tous là , se disait-elle en claquant des dents. Je serais de retour à la maison, maintenant.
— Faut que je retourne pisser, annonça Alf.
Hôpital des urgences de guerre, août 1940
Pensez aux blessés
Affiche du gouvernement, 1940
Mike dévisageait sœur Gabriel.
— Je suis à Orpington ? répéta-t-il d’un air hébété.
Orpington se trouvait juste au sud de Londres. À des kilomètres de Douvres.
— Oui. On vous a transféré de Douvres pour vous opérer, expliqua sœur Gabriel.
— Quand ?
— Je ne suis pas sûre.
Elle souleva la feuille des températures pour regarder.
— Moi, je le suis, intervint Fordham. C’était le 6 juin.
Le jour J ! Oh ! mon Dieu ! on est en 1944. Je suis là depuis quatre ans.
— Je m’en souviens parce que c’était seulement deux jours après mon admission, continua Fordham, et les infirmiers cognaient sans arrêt dans mes fils de traction pendant qu’ils vous mettaient au lit.
— Oui, le 6, confirma sœur Gabriel après un coup d’œil à la feuille.
Et il était évident que cette date n’avait aucune signification pour eux. On n’était pas en 1944, mais toujours en 1940. Dieu merci ! Le 6 juin. Il avait donc été amené ici une semaine après Dunkerque et, le temps que l’équipe de récupération parle au capitaine puis vienne le chercher à Douvres, il était déjà parti depuis longtemps, et sans identité qui permette de retrouver sa piste.
Voilà pourquoi l’équipe n’est pas là , pensa-t-il avec jubilation. Je dois leur faire savoir où je suis.
Il envoya valser ses couvertures afin de sortir de son lit.
— Eh bien, qu’êtes-vous en train de faire ? s’exclama Fordham, alarmé.
Sœur Gabriel se précipita pour l’arrêter.
— Ah ! il ne faut pas essayer de vous lever ! déclara-t-elle en appuyant sa main sur sa poitrine. Vous êtes encore bien trop faible. (Elle rabattit les couvertures.) Que se passe-t-il ? Vous rappelez-vous quelque chose sur votre arrivée chez nous ?
— Non, je… je n’avais pas compris que je n’étais plus à Douvres.
— Cela doit être difficile d’être privé de mémoire, dit sœur Gabriel avec compassion. Pourriez-vous avoir volé dans la RAF ?
Oh non ! Son implant L-et-A avait-il de nouveau cessé de fonctionner ?
— Il y a beaucoup d’aviateurs américains dans la RAF, poursuivait-elle. Vous pourriez avoir été abattu, et cela expliquerait comment vous vous trouviez dans l’eau.
Mike secoua la tête, les sourcils froncés.
— Tout est si flou.
— Ce n’est pas grave. Vous êtes dans de très bonnes mains, ici. (Elle lui tendit ses mots croisés et son crayon.) Et vous y êtes beaucoup plus en sécurité qu’à Douvres.
Non, ce n’est pas vrai. Et il faut que je communique avec eux.
Mais comment ? Il ne pouvait pas envoyer un télégramme en 2060. Le seul moyen de communiquer avec Oxford, c’était par le point de transfert et, s’il pouvait l’atteindre pour envoyer un message, il n’aurait plus besoin de cet envoi. Il pourrait traverser lui-même.
Читать дальше