— Je dois rejoindre mon unité ! criait Bevins de plus en plus fort. Chaque homme compte.
— Psychose traumatique, expliqua Fordham à Mike. Ce sont les sirènes qui le mettent dans cet état. Troisième fois en quinze jours. (Il ferma les yeux.) Ce sera terminé dès que la sirène de fin d’alerte sonnera.
Mais ce ne sera pas terminé pour moi , se dit Mike, qui tentait de calmer son cœur battant à tout rompre. Et s’ils nous envahissaient vraiment ? Et si tu lisais dans le journal, demain, que Churchill a été tué lors d’un raid sur un aérodrome ?
La sirène de fin d’alerte fit entendre sa douce note régulière, aussi rassurante que la voix de sœur Gabriel, qui murmurait tout en raccompagnant Bevins à son lit, puis en le bordant :
— Il ne faut pas vous en faire pour ça. Essayez de dormir. Tout va bien.
Vraiment ?
Au matin, Mike demanda à Fordham de lui terminer la lecture du Herald . La RAF avait abattu seize avions et les Allemands seulement huit, mais cela ne prouvait rien. La RAF avait disposé de bien moins d’avions que la Luftwaffe, et Mike savait depuis ses cours de première année que les Anglais étaient passés à un cheveu de perdre la bataille d’Angleterre. Et la guerre.
Dans l’après-midi, une femme d’âge moyen en uniforme vert des WVS pénétra dans la salle. Elle poussait un chariot plein de livres et de magazines et Mike l’interpella et lui demanda si elle avait des journaux.
— Ah, oui ! pépia la volontaire, dont le badge indiquait qu’elle s’appelait Mme Ives. Lequel voudriez-vous ? L’ Evening Standard ? Le Times ? Le Daily Herald ? Il a d’excellents mots croisés.
— Tous, répondit-il.
Et il consacra les jours suivants à les examiner pour y trouver le nombre d’avions abattus, qui était publié comme les scores du base-ball : Luftwaffe 19, RAF 6 ; Luftwaffe 12, RAF 9 ; Luftwaffe 11, RAF 8.
Au diable les noms des petites embarcations ! J’aurais dû mémoriser les statistiques quotidiennes de la bataille d’Angleterre.
Sans ces données, ces nombres ne signifiaient rien, même si leur importance pouvait inquiéter, et il entreprit fiévreusement de lire les autres nouvelles, en quête d’un élément différent, n’importe quoi qui apporte la preuve de la course inchangée des événements. Hélas ! il ne les connaissait que jusqu’à Dunkerque.
Les Allemands avaient-ils fait exploser un train civil ? Avaient-ils bombardé Douvres ? Hitler avait-il annoncé son intention de terminer la conquête de l’Angleterre d’ici la fin de l’été ?
Mike l’ignorait. La semaine suivante, il ne fut sûr que d’une chose, les nouvelles étaient toutes mauvaises : « Convoi coulé », « Les troupes britanniques se retirent de Shanghai », « Les terrains d’aviation subissent d’importants dommages ». Les choses s’étaient-elles vraiment si mal passées ou était-ce un signe que la guerre avait déraillé, et qu’il avait altéré le cours des…
— Vous ne devez pas vous tracasser au sujet de la guerre, lui dit sœur Carmody d’un ton sévère en confisquant l’ Express qu’il était en train de lire. Ça n’est pas bon pour vous. Votre fièvre est remontée. Il faut concentrer toute votre énergie sur la guérison.
— C’est ce que je fais, protesta-t-il.
Elle avait dû ordonner à Mme Ives de ne plus lui donner le moindre journal parce qu’au moment où il lui demanda le Herald , le lendemain, la volontaire se mit à pépier :
— Que diriez-vous plutôt d’un bon livre. Je suis sûre que vous trouverez celui-ci très intéressant.
Et elle lui tendit une énorme biographie d’Ernest Shackleton.
Il la lut, après avoir calculé que sa bonne volonté persuaderait peut-être Mme Ives de céder et de lui passer un journal, et que même une biographie ennuyeuse serait préférable à rester allongé sur des charbons ardents, mais il ne fut pas payé de ses efforts. Shackleton et son équipage étaient tombés en panne en plein milieu de l’Antarctique sans aucun moyen de faire connaître leur position aux secours alors que l’hiver polaire s’apprêtait à refermer son étreinte sur eux. L’un des équipiers de Shackleton souffrait de gelures et ils avaient dû amputer la majeure partie de son pied.
Et même après que Mike eut fini le livre et qu’il eut menti à Mme Ives en assurant qu’il l’avait apprécié et qu’il se sentait beaucoup mieux, elle refusa encore de lui donner un journal. Il fallait pourtant qu’il s’en procure un de toute urgence parce qu’aujourd’hui c’était le 24 août, et ce jour était l’un des plus importants points de divergence de la guerre.
Mike en avait eu connaissance alors qu’il étudiait la théorie du voyage temporel. Deux pilotes de la Luftwaffe s’étaient perdus dans le brouillard et n’avaient pas réussi à trouver leur cible, si bien qu’ils avaient largué leurs bombes sur ce qu’ils pensaient être la Manche et qui était en fait Cripplegate, à Londres. Ils avaient touché une église et une vénérable statue de John Milton, tué trois civils et blessé vingt-sept autres, en conséquence de quoi Churchill avait ordonné le bombardement de Berlin, ce qui avait rendu Hitler tellement furieux qu’il avait arrêté la bataille contre la RAF et commencé à pilonner Londres.
Juste à temps. Il restait alors à la RAF moins de quarante avions et, si les pilotes ne s’étaient pas égarés, la Luftwaffe aurait pu balayer la totalité des forces aériennes subsistantes en deux semaines à peine (en l’espace de vingt-quatre heures, avaient assuré certains historiens). L’armée allemande serait ensuite entrée sans la moindre résistance dans Londres. Une fois débarrassé de la Grande-Bretagne, Hitler aurait pu concentrer toute sa puissance militaire sur la Russie, et les Russes n’auraient jamais tenu Stalingrad.
« Parce qu’il manquait un clou… »
Que Cripplegate soit bombardé ne suffirait pas à garantir que Mike n’avait pas modifié certains événements, mais cela prouverait qu’il n’avait pas fait sortir la guerre de ses rails, que l’Histoire maintenait son cap. La nouvelle ne serait pas publiée dans les journaux avant le lendemain, peut-être dans les dernières éditions le soir même. En revanche, les prévisions météorologiques s’y trouveraient. Mike pourrait au moins voir si l’on annonçait du brouillard. Pour l’instant, le ciel était dégagé.
Le brouillard tombera en fin d’après-midi , se dit-il, guettant avec anxiété l’arrivée de Mme Ives.
Elle ne vint pas. Fordham ne reçut pas son Herald , et le ciel était toujours dégagé quand sœur Gabriel ferma les rideaux de black-out.
Même si le fait de sauver Hardy a réellement altéré les événements, cela ne peut avoir altéré le temps !
Pourtant, dans les systèmes chaotiques, tout impactait tout de façon complexe et imprévisible. Si le battement d’ailes d’un papillon dans le Montana pouvait provoquer une mousson en Chine, alors sauver un soldat à Dunkerque pouvait modifier la météo du sud-est de l’Angleterre.
Aucune sirène ne retentit pendant la nuit et, le matin suivant, le ciel était toujours clair.
Le brouillard n’a peut-être couvert que Londres…
Quand sœur Gabriel lui apporta son petit déjeuner, il demanda :
— Que s’est-il passé, la nuit dernière ? J’ai cru entendre des bombes.
Il était impossible d’entendre une bombe s’écraser à Cripplegate depuis Douvres, mais il espérait qu’elle dirait : « Non, c’est à Londres que c’est tombé, cette nuit », puis qu’elle donnerait des détails.
Elle n’en fit rien. Elle lui adressa le regard dont elle gratifiait immanquablement Bevins et prit sa température. Après un coup d’œil au thermomètre, elle fronça les sourcils.
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