— Essayez de vous reposer !
Et elle le laissa, pétri d’anxiété, attendre Mme Ives. Et si la volontaire ne venait pas aujourd’hui ? Et si elle ne revenait plus jamais, comme M. Powney ?
Elle revint, mais tard dans l’après-midi.
— J’étais au premier étage depuis hier matin, expliqua-t-elle. Pour aider le personnel avec les nouveaux patients. Presque une dizaine de pilotes. L’un d’eux a fait un atterrissage d’urgence et il… (Elle s’arrêta au milieu de sa phrase.) Ah ! mais vous n’avez pas envie qu’on vous embête avec ça. Que diriez-vous d’un bon livre ?
— Non, lire des livres me donne mal à la tête. Puis-je avoir un journal ? S’il vous plaît.
— Ah ! vraiment, je ne devrais pas. Les infirmières ont dit que vous ne devez rien lire de perturbant…
Perturbant.
— Je ne veux pas lire les nouvelles de la guerre, je veux juste faire les mots croisés.
— Ah ! fit-elle, soulagée. Alors, dans ce cas…
Elle lui tendit le Herald et un crayon jaune et se tint à son côté pendant qu’il ouvrait le journal à la page des mots croisés. Il allait au minimum devoir faire semblant de s’y mettre. Il commença de lire les définitions.
Six horizontal : « L’homme entre les deux collines est un sadique. »
Quoi ?
Quinze horizontal : « Ce signe du zodiaque n’a aucune connexion avec les poissons. »
Quelle sorte de définitions était-ce donc ? Il avait déjà fait des mots croisés quand il étudiait l’histoire des jeux, mais il s’agissait de définitions faciles à trouver comme « monnaie espagnole » et « oiseau des marais » au lieu de « ceux qui sont bien élevés les aident sur les échaliers ».
— Avez-vous besoin d’aide ? demanda gentiment Mme Ives.
— Non.
Il remplit en vitesse les premières cases vides avec une série de lettres choisies au hasard. Mme Ives poursuivit sa visite de la salle avec son chariot. Dès qu’elle l’eut quitté, Mike sauta en première page. « Une église bombardée à Londres » titrait la une. « Trois morts, vingt-sept blessés ». Suivait une photo de l’église Saint-Giles à Cripplegate, à demi détruite, que complétait la statue renversée de Milton.
Dieu merci !
Mais il ne pourrait avoir de certitude avant de voir quelle avait été la réponse à ce bombardement, ce qui signifiait qu’il faudrait convaincre Mme Ives de continuer à lui donner le journal.
Quand il le lui demanda le jour suivant, elle s’exclama :
— Tiens, les mots croisés vous ont fait le plus grand bien ! Vous avez meilleure mine.
Et elle lui tendit l’ Express sans discussion.
Le 27 août, la une titrait : « La RAF bombarde Berlin ! », et le jour suivant : « Hitler promet de venger le bombardement de Berlin ». Mike poussa un énorme soupir de soulagement.
Mais alors, s’il n’avait pas modifié le cours des événements, qu’était-il arrivé à l’équipe de récupération ?
Ils ne savent pas où je suis…
C’était la seule explication possible. Mais pourquoi ? Même s’ils n’avaient rien trouvé à Saltram-on-Sea, ils connaissaient son intention de se rendre à Douvres. Ils auraient quadrillé la ville, contrôlé le poste de police et la morgue et tous les hôpitaux. Combien y en avait-il ? Mike n’avait pas pu faire de recherches à ce sujet parce qu’il avait perdu un après-midi entier à attendre Dunworthy.
— Il y a combien d’hôpitaux, ici ? demanda-t-il à sœur Gabriel quand elle lui apporta son médicament.
— Ici ? répéta-t-elle, l’air ébahi. En Angleterre ?
— Non. Ici, à Douvres.
— Eh bien, on peut dire que vous êtes à côté de la plaque ! lâcha Fordham depuis son lit. Vous n’êtes pas à Douvres.
— Pas à… Où suis-je ? Dans quel hôpital ?
— L’hôpital des urgences de guerre, répondit sœur Gabriel. À Orpington.
Londres, le 10 septembre 1940
Abri antiaérien →
Pancarte dans une rue de Londres, 1940
Eileen ne réussit pas à gagner Londres avec les enfants avant 14 heures le lendemain, après avoir été baladée de bus en train et en bus de nouveau et, quand elle y parvint, plus de la moitié de l’argent du pasteur s’était envolée en sandwichs et en orangeades, et ses ultimes réserves de patience à l’égard des Hodbin s’étaient taries.
Je les restitue à leur mère, et ensuite je ne veux plus jamais les revoir , se disait-elle quand ils atteignirent enfin la gare d’Euston.
— Quel bus doit-on prendre pour se rendre à Whitechapel ? demanda-t-elle au garde de service à la gare.
— Stepney, c’est plus près que Whitechapel, affirma Binnie. Tu devrais lourder Theodore en premier, et nous après.
— Je vous raccompagne d’abord chez vous, Binnie.
— Pas Binnie. J’t’ai déjà dit, non ? Mon nom, c’est Spitfire ! Et puis la daronne, elle s’ra même pas là.
— Et si tu fais Theodore en premier, renchérit Alf, on t’aidera pour trouver sa rue. Toute seule, tu t’perdras, c’est sûr.
— Je veux pas aller…, commença Theodore.
— Plus un mot, les interrompit Eileen. Ni de l’un, ni des autres. On va à Whitechapel. Quel bus faut-il prendre pour aller là-bas ?
— Je suis pas sûr que vous puissiez arriver jusque-là, mademoiselle, répondit le garde. Ils ont encore cogné dur, la nuit dernière.
— Quand j’te disais qu’y fallait aller à Stepney ! s’exclama Binnie.
— C’était quoi, comme bombardiers ? s’enquit Alf.
— Chh ! fit Eileen.
Elle demanda le numéro du bus. Le garde le lui donna avant d’ajouter :
— Mais je crois pas qu’ils fonctionnent. Et, même s’ils roulaient, les rues seront bloquées.
Il ne se trompait pas. Ils durent emprunter trois bus différents, puis descendre et marcher, et quand ils parvinrent à Whitechapel, il était 16 h 30. Le quartier semblait sorti d’un conte de Dickens : venelles étroites et sombres et rangs serrés de maisons mitoyennes branlantes et noircies de suie. Un voile de fumée couvrait la zone et, plus loin, Eileen apercevait des flammes. À l’idée d’abandonner Alf et Binnie dans ces lieux, elle ressentit un fort sentiment de culpabilité, qui ne fit que croître lorsqu’elle découvrit un logis qui avait été bombardé. L’un des murs était encore debout, des rideaux pendant aux fenêtres explosées, mais le reste n’était plus qu’une montagne de poutres et de plâtre. Une chaise de cuisine renversée dépassait en partie des décombres, et Eileen remarqua une chaussure et de la vaisselle cassée.
Alf siffla.
— Zieute-moi ça !
Malgré la corde interdisant l’accès, il aurait grimpé sur l’amas si Eileen ne l’avait rattrapé par le col de sa chemise.
Il y eut un autre tas de gravats au coin de la rue puis, au bout de l’artère suivante, les squelettes noircis d’une ligne entière de maisons.
Et si, en y arrivant, on s’aperçoit que le logement des Hodbin a été bombardé ? s’inquiéta Eileen mais, quand ils tournèrent dans Gargery Lane, tout était intact, même si les maisons donnaient l’impression qu’une seule poussée un peu puissante suffirait à les flanquer par terre, alors une bombe…
— On peut s’démerder pour rentrer, maint’nant, annonça Alf. T’as pas besoin de nous tenir la main.
Eileen était fortement tentée, mais elle avait promis au pasteur qu’elle remettrait les Hodbin à leur mère en mains propres.
— Laquelle est la vôtre ? interrogea-t-elle.
Alf montra joyeusement la maison la plus délabrée de toutes.
Et ce devait bien être la leur parce qu’après les coups d’Eileen à la porte d’entrée, la femme qui ouvrit grogna :
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