Ce n’était pas Merope. C’était une brunette aux cheveux relevés haut en drapé, aux joues fardées, au rouge à lèvres très vif. Avec ses sandales et sa robe coupée court, elle ressemblait à toutes les femmes et petites amies qui étaient venues en visite, mais elle appartenait évidemment à l’équipe de récupération. La boîte en carton équipée d’une poignée en ficelle qu’elle portait devait contenir un masque à gaz. En dépit de tous les récits historiques qui en faisaient état, Mike n’avait jamais vu de gens en porter depuis qu’il était arrivé.
J’espère que cela n’attire pas trop l’attention.
En fait d’attention, la seule dont elle était l’objet était un concert de sifflements au fur et à mesure de sa progression dans la salle.
— Ah ! s’il vous plaît, dites que c’est moi que vous êtes venue voir ! l’appela le soldat qui se trouvait à trois lits de distance quand elle passa devant lui.
Elle fit une courte pause, lui adressant une œillade par-dessus son épaule, doublée d’un sourire aguichant.
C’est la serveuse , s’aperçut Mike. Il ne l’avait pas reconnue avec ses cheveux relevés en chignon apprêté et tout ce maquillage. Doris, ou Dorothy, ou le diable sait quel foutu nom. Ce n’est pas l’équipe de récupération.
Elle dut lire la déception de Mike sur son visage parce que son propre visage s’allongea.
— Papa m’avait bien dit que je ne devrais pas venir, qu’il fallait d’abord vous écrire une lettre, mais je pensais…
Sa voix se brisa.
— Non, non, fit Mike, qui essayait de se montrer ravi de la voir.
Et de se rappeler son nom. Deborah ? Non. Il y avait bien un « e » à la fin.
— Je suis heureux que vous soyez venue, Dottie.
Elle parut encore plus déçue.
— Daphne.
— Daphne. Désolé, tout a été un peu flou pour moi depuis le…
Elle prit immédiatement un air compatissant.
— Oh ! bien sûr. L’infirmière m’a informée du choc qui vous a fait perdre la mémoire, et comment ça vient seulement de vous revenir, et aussi à quel point vous avez été blessé, votre pied… Comment est… (Elle bégayait, l’œil fixé sur la bosse que faisait son pied sous les couvertures.) Vous disiez dans votre lettre qu’il a été opéré. Ont-ils réussi à…
Elle se mordit la lèvre.
— Mon pied cicatrise bien. On est censé m’enlever les bandages la semaine prochaine.
— Ah ! parfait !
Elle poussa la boîte en carton devant lui.
— Je vous ai apporté du raisin. Je voulais vous préparer un gâteau, mais c’est tellement difficile de trouver du sucre et du beurre, avec ce rationnement…
— Du raisin, c’est exactement ce que m’a prescrit le docteur. Merci. Et merci d’être venue de si loin pour me voir.
Il tentait d’imaginer un moyen d’amener la conversation au point où il pourrait lui demander si quelqu’un, au pub, avait posé des questions à son sujet.
— Êtes-vous venue en bus ?
— Non, M. Powney m’a emmenée à Douvres, et j’ai pris le train là-bas.
Elle enleva ses gants et les mit sur ses genoux.
M. Powney… Ainsi, il avait fini par réapparaître.
— Je n’ai pas pu vous rendre visite plus tôt parce que le pub fait salle comble pendant le week-end. Papa voulait que j’écrive, mais je n’en avais pas envie, avec votre blessure et tout. (Elle saisit ses gants et les tortilla.) Je pensais qu’il valait mieux que je vous l’annonce en personne.
L’équipe de récupération était passée. Quelle histoire lui avaient-ils racontée ? Qu’ils le recherchaient parce qu’il était absent sans permission ? Était-ce la raison pour laquelle le capitaine ne leur avait pas révélé où Mike se trouvait ?
— M’annoncer quoi ? demanda-t-il.
— Ça concerne le capitaine et son arrière-petit-fils Jonathan, dit-elle, tordant ses gants entre ses mains.
— Que leur est-il arrivé ? Daphne ?
Elle baissa les yeux sur les gants torturés.
— Ils ont été tués, voyez-vous. À Dunkerque.
Londres, le 21 septembre 1940
Nous ne pouvons pas savoir quand ils tenteront de nous envahir. En fait, nous n’avons aucun moyen de savoir s’ils feront cette tentative.
Winston Churchill, 1940
Polly regardait fixement, derrière Marjorie, la flèche de Saint-Martin-in-the-Fields. Au-delà se trouvait la station du Strand. Et Trafalgar Square.
Tu te trompes, pensait-elle. Les choses ne rentreront pas dans l’ordre à la fin. Pas pour moi.
Une autre sirène, au sud, commença de hurler, puis une autre, leur bruit résonnant dans la rue obscure jusqu’aux marches où les deux filles étaient assises.
— C’est l’alerte, annonça Marjorie sans nécessité. Nous ne devrions pas nous attarder ici.
Quelle option me reste-t-il ? Mon point de saut est fichu, et l’équipe de récupération n’est pas venue me chercher.
— Les bombardiers seront là d’une minute à l’autre. Vous croyez que vous pouvez marcher, Polly ?
Et comme la jeune femme ne répondait pas, Marjorie ajouta :
— Dois-je aller demander de l’aide ?
Et, en conséquence, exposer tout le monde aux menaces du raid qui commencerait dans quelques minutes ? Polly mettait déjà la vie de Marjorie en danger, alors que la vendeuse tentait de l’aider par pur altruisme. Et la bombe qui avait détruit Saint-George n’était pas la dernière de celles qui s’écraseraient. Il y aurait de nouveau des mines parachutées, des HE et des éclats de shrapnel mortel cette nuit. Et la nuit prochaine. Et la suivante.
Et Marjorie, et Mlle Snelgrove, et le vieil homme qui m’a fait asseoir au bord du trottoir, à Saint-George, sont tous dans le même pétrin que moi. La seule différence, c’est qu’ils ne connaissent pas la date de leur mort.
Le moins qu’elle pouvait faire, c’était de leur éviter d’être tués quand ils essayaient de l’aider.
— Non, assura-t-elle, et elle força sa voix à paraître solide. Tout va bien. (Elle se leva.) Je peux atteindre la station du Strand. C’est dans quelle direction ?
Marjorie montra du doigt la rue ténébreuse.
— Par là. On peut couper par Trafalgar Square.
Polly faillit saisir le bras de Marjorie pour s’y rattraper. Elle dut fermer les poings et les maintenir serrés contre ses flancs pour résister à cette impulsion.
Tu peux y arriver , s’exhorta-t-elle, ordonnant à ses jambes de la porter. Tu as déjà vu tout ça, quand tu te rendais à Saint-Paul.
Mais alors, elle ignorait qu’elle était piégée ici.
Tu dois y arriver.
Cela ne ressemblera en rien aux lieux tels qu’ils étaient, cette nuit-là.
Elle n’aurait pas dû se tracasser, il faisait trop sombre pour distinguer quoi que ce soit. Les lions, les fontaines, le monument à Nelson n’étaient que des silhouettes dans les ténèbres. Cependant, Polly gardait les yeux fixés sur un point devant elle, concentrée sur l’idée d’atteindre la station de métro, de trouver un jeton dans son sac, de repérer l’escalier roulant.
La station du Strand ne ressemblait de fait en rien à ce qu’elle avait été cette nuit-là, pleine d’une foule en liesse. Semblable à toutes les stations où Polly était passée depuis son arrivée, elle était bondée de voyageurs, de réfugiés et d’enfants qui couraient.
Et elle ne présentait aucun risque. Les stations voisines de Charing Cross et de Trafalgar Square avaient été touchées les 10 et 12 octobre, mais celle du Strand avait été épargnée pendant le Blitz. Sur le quai bruyant et surpeuplé, la conversation deviendrait impossible. Polly n’aurait plus besoin de répondre aux questions de Marjorie, ni de continuer à se conduire comme si tout allait bien.
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