Elle repose son portable, les mains tremblantes. Son cœur bat à tout rompre.
« Ma fille. Apparemment, elle s’est retrouvée dans une fusillade. Je dois y aller.
— Une fusillade ? » demande Anthony, au comble de l’excitation. « Où ça ? Prends les lunettes avec toi et fais ton boulot ! En direct si possible ! On le mettra sur la page d’accueil ! »
Cyn se retient de lui en coller une. Elle prend ses affaires et file en courant.
Des curieux s’amassent tout le long du ruban de signalisation de la police qui coupe Mare Street. Les fonctionnaires veillent à ce qu’aucun ne pénètre sur la scène de la fusillade. Au-dessus d’eux, un hélicoptère décrit des cercles. Des policiers en tenue vont et viennent, interrogent les témoins. Des larmes de soulagement roulent sur les joues de Cyn lorsqu’elle aperçoit sa fille. Elle reconnaît Eddie à ses côtés, en train de parler à un agent. Elle s’approche d’une policière.
« Vous ne pouvez pas passer.
— C’est ma fille ! » fait-elle en désignant Viola du doigt.
Elle lui tend ses papiers.
La fonctionnaire les examine, puis parle dans son talkie avant de laisser passer la journaliste.
En voyant sa mère, Viola ferme ses yeux rougis et se mord les lèvres. Cyn la prend dans ses bras et, pour la première fois depuis des années, sa fille se love contre elle. Cyn sent sa chaleur, son corps tremblant. La policière avec laquelle s’entretenait la jeune femme attend patiemment.
« Je dois finir avec elle », fait Viola en s’écartant. Elle baisse les yeux. « Ils ont confisqué tes lunettes.
— Ne t’en fiais pas », répond Cyn en lui caressant le haut du bras.
Tandis que sa fille en termine avec la procédure, Cyn regarde autour d’elle. Plus loin, des fonctionnaires de la police scientifique en combinaison sont agenouillés pour rassembler des éléments de preuve. Elle s’approche, avant d’être arrêtée.
Elle donne les raisons de sa présence. « Le jeune homme décédé portait des lunettes qui m’appartiennent.
— On vous les rendra, dès qu’elles auront été examinées. »
Son téléphone sonne.
Le rédac chef.
« Ta fille va bien ?
— Oui, oui.
— Super ! Bonne nouvelle. Il y a matière à reportage ? La concurrence est déjà là ? Tu peux peut-être faire quelques interviews de la police ou de ta fille avec les smartglasses. On les transmettra en direct !
— Elles ne fonctionnent pas, rétorque Cyn. Je dois raccrocher. »
Il va faire des histoires s’il apprend ce qu’il s’est réellement passé.
Méthodiquement, elle étudie les lieux, cherche des traces, prend des photos avec son mobile. Des marques de sang. Lean ? Adam ?
Elle se demande comment Viola et ses amis se sont retrouvés dans cette panade. Et comment sa fille, qui vient d’en finir avec les formalités, va accuser le choc.
« Je veux rentrer », dit-elle, épuisée.
Eddie en a fini également.
« Salut Cyn », fait-il d’une petite voix.
Avec Viola, ils sont amis depuis la maternelle. Ils fréquentent les mêmes écoles, parfois la même classe. Pour Viola, Eddie est un frère. Quant à Cyn, elle soupçonne le jeune homme d’espérer plus depuis quelque temps.
Une autre jeune fille se joint à eux. Ses cheveux blonds sont en désordre, ses yeux rougis par les larmes. Sally, se souvient la journaliste. Elle est déjà venue à la maison, quoique rarement.
« Impossible de joindre mes parents, dit-elle.
— Venez tous chez nous », décide Cyn.
Eddie étudie son smartphone et soupire. « Non, je dois rentrer chez moi, j’ai à faire. »
Du coin de l’œil, Cyn voit une liste de messages.
« Tu as à faire… C’est-à-dire ?
— Mes devoirs.
— Tes devoirs ? Maintenant ? Après tout ça ? »
Il lui tend son portable.
Tu devrais rentrer chez toi pour étudier, Edward : mathématiques, physique, géographie, saxophone.
« Qui t’écris ça ? Ta mère ?
— Mon… tel.
— Ton téléphone ? C’est insensé ! Tu ne vas pas te laisser dicter ce que tu dois faire par ton téléphone ! Allez, on y va !
— Mais… mes taux vont baisser, se lamente Eddie.
— Quels taux ? s’énerve Cyn. T’as du cholestérol ? De l’hypoglycémie ?
— Oublie », conclut-il en tournant les talons.
Les premiers confrères de Cyn font leur apparition, demandent des informations sur la fusillade. Cyn en connaît quelques-uns de vue. Ils ne l’ont pas aperçue. Décidée, elle pousse Eddie et Viola dans la direction opposée. Elle remarque alors que sa fille regarde elle aussi l’écran de son smartphone. Elle aussi a reçu plusieurs notifications. Sally les suit. Ils passent à un endroit plus calme sous le ruban tendu par la police et disparaissent parmi les badauds.
Effondrée, Viola voit sa mère héler un taxi alors qu’elle n’en a pas les moyens. Elle s’entasse sur la banquette arrière avec ses deux amis.
Lorsque la voiture démarre, la jeune fille commence à expliquer d’une traite ce qu’il s’est passé. Leurs jeux avec les lunettes, la découverte du criminel, l’appel à la police.
Prise de tremblements, elle lutte pour ne pas pleurer.
Tandis qu’Eddie et Sally téléphonent à leurs mères, Viola ne pense qu’à une chose : le médecin penché au-dessus d’Adam qui annonce son décès sur le bitume.
« On voulait retenir Adam, explique-t-elle. Mais il continuait de courir, il suivait ce Lean.
— Ces derniers temps, il a souvent fait ce genre de choses, remarque Sally en reniflant. Il était impossible de le freiner.
— Il avait beaucoup de retard à rattraper, concède Viola.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demande sa mère.
— Il y a de cela quelques mois, Adam était complètement out, explique Sally. Puis, ensuite, il est devenu super cool.
— Peut-être voulait-il relayer l’opération de police, tente Eddie.
— Au lieu de quoi, c’est sa propre mort qu’il a transmise sur le Web », soupire Viola qui ne cesse de pleurer. « Nous pouvions tout suivre avec nos smartphones. Si ses comptes n’étaient pas privés, alors on doit le voir dans les émissions télé du monde entier. »
Viola sent le regard perçant de sa mère sur elle. Elle détourne le visage et regarde les rues grises de Londres défiler sous ses yeux.
« Ho ! » crie Henry. À cent mètres, le pigeon d’argile vole en éclats. Il a troqué son costume pour une veste en fourrure sans manches avec un renfort de cuir à l’épaule droite.
« Ho ! »
Le pigeon suivant explose.
L’homme qu’il attendait s’approche, du côté du monticule bordant le champ de tir. Henry retire son casque antibruit et ses lunettes, appuie le fusil sur son bras et le salue.
Autrefois, Joaquim Proust était le garde du corps d’Henry. Aujourd’hui, il est à la tête de la société de sécurité, spécialisée dans la protection individuelle, qui s’est développée dans le giron du groupe dirigé par Henry. Il dépasse Henry d’une tête. Sur son visage, les traits marqués d’un ancien soldat d’élite.
Dans sa propriété, à une heure de Manhattan en hélicoptère, Henry se sait totalement isolé. Depuis le President's Day, Joaquim doit d’ailleurs penser à revoir certaines mesures de sécurité.
Il est le seul à avoir été mis au courant des projets de Freemee. Depuis le début, il sait qu’il doit protéger cet investissement par tous les moyens. Dès que certaines personnes ont compris le potentiel de Freemee, les jalousies se sont éveillées et la critique a enflé. Afin de s’assurer de sa loyauté, Henry a donné à Joaquim une participation silencieuse de 2 % dans Freemee, dont Carl ne sait rien. Lorsque c’est devenu nécessaire, en raison des morts inattendues, aux causes réelles tenues secrètes, Henry a également parlé de l’expérience à Joaquim.
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