Sharko vida son café en grimaçant. Il avait la gorge sèche.
— Est-ce qu’il est contagieux ?
— Ni par les airs, ni par le toucher, mais peut-être sexuellement. Nous n’en savons rien. Applique-t-il une stratégie différente chez les hommes et les femmes ? Grande inconnue. On ignore quand et comment GATACA est entré dans l’organisme de Félix Lambert. L’a-t-il attrapé de quelqu’un d’autre au cours d’un rapport sexuel ? Lui a-t-on administré ? Quand ? Où ? Et qui a créé GATACA ? Si on en croit le bouquin de Terney, Grégory Carnot était porteur de ce virus, et au moins cinq autres personnes sont dans ce cas-là. Mais pourquoi eux ? Il va falloir des semaines, des mois peut-être pour le comprendre, trouver des parades. Imaginez les dégâts qu’il pourrait causer, surtout s’il se transmet d’individu en individu à chaque rapport sexuel. Le nombre de personnes contaminées pourrait croître de façon exponentielle.
Il s’empara des feuilles ramenées par Sharko, l’air grave.
— Vos découvertes sont primordiales. Cette séquence que vous nous avez fournie semble être la forme originelle, pure, non mutée. Peut-être est-elle encore plus violente, plus offensive, peut-être se propage-t-elle davantage. Aujourd’hui, on sait fabriquer, cultiver des virus. Quand on voit déjà les dégâts que cause GATACA, imaginez un peu les monstruosités dont serait capable un homme qui posséderait le mode d’emploi — la séquence génétique — d’un tel virus préhistorique.
— Administration à l’insu des gens ? Contamination ?
— Oui. Et propagation sexuelle ou endogène, c’est-à-dire transgénérationnelle.
— De parents à enfants…
— Des générations futures, qui seraient progressivement toutes contaminées, à grande vitesse. Des gens qui mourraient vers vingt ou trente ans, ivres de violence. Dites-nous ce que vous savez. Nous allons nous mettre en relation avec le ministère de la Santé, déclencher des programmes de recherche d’urgence. J’ai le sentiment qu’il faut aller vite, très vite. Plus le temps passe, et plus le contrôle de ce virus risque de nous échapper.
— Dis-nous, répéta Bellanger. On t’a expliqué. À toi de nous rendre la monnaie de la pièce.
Sharko réfléchit, encore sous le coup de ces horribles révélations. Il devait être extrêmement prudent. Bellanger, Lemoine, les flics ignoraient tout de l’enquête de Lucie. Le vol du Cro-Magnon, la cassette, Phénix, la tribu amazonienne, la fouille approfondie dans le passé de Terney, les mères qui mouraient en couche. Jusqu’où devait-il aller dans ses confidences sans mettre Lucie en danger ? D’un autre côté, avait-il le droit de garder pour lui de telles révélations ? Des vies — et Dieu seul savait combien — étaient en danger.
Il observa les trois paquets de feuilles en vis-à-vis, l’œil vif. À gauche, Cro-Magnon, avec le virus pur. Au milieu, Lambert, avec le virus encore actif, mais muté. À droite, le reste de l’humanité, avec le virus inactif.
Trois formes différentes, parce que mutées au fil du temps par l’Évolution.
Donc, en tout état de cause, trois époques différentes. Comment cela était-il possible, puisque Lambert n’avait pas vingt-cinq ans ?
La chaîne du temps, songea-t-il soudain. La chaîne du temps avec ses trois maillons : Cro-Magnon, l’humain civilisé d’aujourd’hui, et, entre les deux, les Ururu.
Alors, comme une évidence, il comprit.
Il se passa une main sur le visage dans un soupir.
— Félix Lambert ou Grégory Carnot n’ont pas attrapé ce virus, murmura-t-il. On ne le leur a pas administré non plus. Non. Cette saleté était déjà en eux au moment de leur naissance. Ils l’ont reçue de leurs parents, qui, à leur tour…
Il s’interrompit et fixa son chef dans les yeux.
— Laisse-moi encore quelques heures, le temps de vérifier quelque chose. Et après, je promets de tout t’expliquer.
— Sharko, je…
Sans lui laisser l’occasion de répondre, il se tourna vers le biologiste.
— Cette séquence provient d’un homme de Cro-Magnon âgé de trente mille ans. Appelez le centre de génomique de Lyon, et vous aurez toutes vos réponses.
Sur ces mots, il s’éloigna à reculons, puis s’arrêta avec une dernière question :
— Dites-moi : est-ce que la présence de ce virus muté peut rendre ses hôtes gauchers ?
Le biologiste prit le temps de la réflexion et sembla connecter.
— Lambert était gaucher, comme Carnot, alors vous pensez que… — un silence — oui, c’est bien possible. Les recherches récentes tendent à prouver qu’il existerait un gène lié à la latéralité, situé sur le chromosome 2, justement à proximité de ces séquences rétrovirales fossiles. En génétique, il est fréquent que l’expression de certaines séquences ADN — dans notre cas, le rétrovirus — modifie fortement le « comportement » de gènes voisins. Ce fonctionnement explique d’ailleurs l’émergence de certains cancers, notamment des leucémies ou des lymphomes. Pour bien comprendre, il faudrait que je vous parle de translocation chromosomique et…
Sans plus écouter, Sharko recula encore et disparut en courant.
Pedro savait lire la jungle. Il interprétait les variations, décodait les formes, sentait les dangers : insectes, serpents, araignées, qui parfois chutaient à leurs pieds comme des grappes mouvantes. À renfort de gestes précis, il sabrait avec sa machette les enchevêtrements, ouvrait des voies improbables. Avec Lucie et les deux Indiens, ils s’étaient enfoncés dans l’étau de verdure, fusils en main, sacs au dos. Partout, la jungle poussait, comprimait, dévorait. Des bambous interminables se serraient en barreaux, des branchages de caoutchouc et de teck tendaient leurs toiles informes. L’accostage en bateau, le long du marais, avait été impossible, il avait fallu marcher dans l’eau croupissante jusqu’aux genoux sur une dizaine de mètres. Lucie était trempée. Son front, son dos, sa nuque ruisselaient. Chaque respiration ressemblait à une brûlure d’ammoniac, qui prenait aux poumons. Avec un couteau, Pedro avait légèrement troué le cuir de ses chaussures neuves, pour que l’eau s’évacue au mieux et évite les ampoules. Il donna un coup de machette à la base d’un bambou. L’eau jaillit du cylindre creux, il y colla sa gourde et la remplit sans parler. Ses yeux furetaient, chassaient dans les entrelacs sombres. Plus loin, il se courba vers des lianes épaisses, le long de troncs noirs.
— Regardez, elles sont cassées net.
Il avança encore un peu, montrant d’autres brisures. Une piste étroite, insoupçonnée, venait de prendre naissance.
— On appelle ça le chemin des Indiens : un sillage, à travers la jungle… Il n’y a plus aucun doute, les Ururu sont ici.
Angoissée, Lucie observa autour d’elle, mais elle n’y voyait pas à dix mètres. Même le bleu du ciel avait disparu, ne laissant place qu’à d’interminables rouleaux de verdure. Ici, tout était démesuré, y compris la taille des fourmis. Pedro fit couler de l’eau fraîche dans ses cheveux bouclés, puis jeta un œil à son GPS étanche.
— Nous n’allons pas nous éloigner du bateau. Dans deux heures, il fera noir. Marchons encore un peu, droit devant nous. Ils vont venir avant la tombée de la nuit, je le sens…
Ils se remirent en route, sur leurs gardes. Les branches, les feuilles gémissaient sous leurs pas. Lucie ne pouvait s’empêcher de comparer la jungle à un cerveau humain : un réseau d’éléments interconnectés qui échangeaient des signaux, s’ajoutaient les uns aux autres, se soustrayaient, dans un but de coopération ou de compétition. Symbiose, osmose, mais aussi prédation et parasitisme. Chaque élément fondamental constituait un petit nœud, qui menait vers un nœud plus gros. La mort amenait la pourriture, la pourriture donnait les bactéries qui enrichissaient la terre. La terre créait les feuilles, les feuilles amenaient à l’espèce, les espèces formaient l’écosystème, une entité fragile, d’une richesse effroyable, en équilibre perpétuel entre vie et mort, déchéance et majesté.
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