— Non, restez allongée, je vous en prie. Je n’en ai pas pour très longtemps.
Le commissaire demanda à Patrick de les laisser seuls quelques instants.
— Je descends fumer, fit le jeune homme à destination de sa femme. (Il agita son iPhone dernière génération.) Si tu as besoin de moi, n’hésite pas.
Sharko tira une chaise à lui, de manière à s’installer face à Coralie, et observa ce gros ventre rond, qui s’apprêtait à donner la vie. Il se frotta les mains l’une contre l’autre, il devait jouer serré : ne surtout pas parler des découvertes dans le laboratoire.
— La naissance approche, dit-il calmement, avec un demi-sourire.
Mollement, Coralie éteignit la télé en pressant sur le bouton d’une télécommande. Elle avait un teint de nacre et des yeux cernés. Et elle était si jeune.
— Je ne pense pas que vous soyez venu ici pour que l’on parle de mon bébé.
Sharko se racla la voix.
— Vous avez raison. La question que je vais vous poser risque de vous paraître étrange, mais êtes-vous intolérante au lactose comme votre frère Félix, madame Masson ?
La jeune femme se redressa finalement avec une petite grimace, et s’installa confortablement au milieu des coussins. Ses chevilles étaient enflées, sûrement l’un des effets d’une grossesse dont le proche aboutissement semblait difficile. Au sol, dans une assiette, traînaient des trognons de pommes, des paquets de biscuits vides, des emballages de compote à la fraise.
— Oui, mais pourquoi cette question ?
— Parce que, je vous l’ai dit la fois dernière, notre enquête nous entraîne sur une piste médicale, et ne concerne pas seulement Félix. C’est plus vaste que cela, je ne puis vous en révéler plus pour le moment, mais je le ferai dès que possible. Votre père, votre mère étaient-ils intolérants ?
— Mon père buvait du lait sans problème, mais ma mère était intolérante, elle aussi.
— Savez-vous qu’en Europe, l’intolérance au lactose concerne surtout les populations immigrées et leurs descendants ?
— Je l’ignorais. Mais que cherchez-vous à me dire, précisément ?
— Qu’à un moment donné, il y a probablement eu du sang étranger dans la lignée de votre famille. Du sang qui aurait amené cette intolérance et… hmm… quelque chose de mauvais. Et je pense que cela est relativement récent.
Coralie parut outrée. Elle fit courir sa langue sur ses lèvres un peu sèches, les sourcils froncés. Elle se leva difficilement, partit ouvrir un tiroir et revint avec un album, qu’elle posa entre les mains de Sharko.
— Nous ne sommes pas immigrés, notre sang français coule depuis des générations et des générations. Plusieurs membres de ma famille ont dressé des arbres généalogiques, avec des racines qui remontent jusque dans les années 1700. Vous en trouverez des copies sur les premières pages.
Sharko ouvrit l’album. De grandes feuilles de papier étaient collées et pliées à l’intérieur, sur lesquelles se répandaient les branches de l’arbre généalogique.
— Je ne doute pas de la véracité de votre document, fit Sharko. Ce que je veux dire, c’est qu’un enfant peut très bien être né d’une aventure extraconjugale, sans que cela se voie sur l’arbre. Un mari trompé, par exemple.
Coralie garda le silence, la bouche serrée. Très vite, Sharko repéra l’embranchement de Coralie et Félix Lambert. Leur mère, Jeanne, décédée sur une table d’accouchement et fille unique… Leurs grands-parents… Des dates, des noms, des lieux de naissance bien français. Sur l’arbre, Jeanne Lambert, la mère de Coralie et Félix Lambert, était née en 1968 à Paris. 1968… Une date qui, immédiatement, alluma des signaux dans l’esprit du flic : la cassette Phénix n° 1, tournée en 1966… Les transferts d’éprouvettes entre l’Amazonie et la France, en 1967…
Comme une mécanique implacable, tout s’assemblait logiquement dans l’esprit du flic. Ses hypothèses semblaient se vérifier. Il fixa Coralie dans les yeux.
— Vous êtes intolérante au lactose. Votre mère Jeanne l’était également, et non votre père. Donc l’intolérance vient de la branche maternelle. (Il pointa son index sur deux cases : Geneviève et Georges Noland.) D’où ma question : votre grand-mère ou votre grand-père, du côté maternel, étaient-ils également intolérants ?
Coralie réfléchit quelques secondes.
— Mon grand-père a bu du café au lait, il y a quelques jours, à l’endroit exact où vous vous tenez. Il a divorcé de ma grand-mère il y a bien longtemps, mais elle aussi buvait du lait. Ils… Ils ne sont pas intolérants. (Il y eut un silence.) Ça voudrait dire…
Sharko ne tenait plus en place, il avait, sous les yeux, sa « rupture » génétique dans la lignée familiale de Félix Lambert. Il passa sa main sur ses lèvres, se rendant compte de l’ampleur de ses découvertes, et de toute l’horreur que cela impliquait.
— Avez-vous des photos de votre mère et de ses parents, Georges et Geneviève ?
Coralie prit l’album et le feuilleta, avant de le rendre au commissaire.
— Là, maman et ma grand-mère. Et ici, maman et mon grand-père. Vous ne les aurez jamais à trois, car mes grands-parents étaient déjà séparés depuis longtemps. Sur ces photos, maman devait avoir quinze ans. Elle était belle… Elle avait dix-neuf ans quand elle m’a donné naissance, et vingt quand Félix est né.
Sharko contempla avec attention les photographies en couleur. La mère de Coralie, Jeanne, était une adolescente brune, avec des yeux foncés, certains traits de ressemblance flagrants avec sa propre mère, comme le nez, l’expression du sourire. Coralie dit à voix haute ce que Sharko pensait tout bas.
— Ma mère ne ressemble pas du tout à mon grand-père, c’est ce à quoi vous pensez. C’est… inconcevable !
Sharko serra les lèvres. L’enfant n’était pas du grand-père, le flic en avait à présent la certitude. Une seule hypothèse se dessinait, en lien avec les Ururu d’Amazonie, les trafics, ces histoires de virus et d’Évolution : aussi fou que cela pût paraître, la grand-mère de Coralie et de Félix avait reçu, probablement à son insu, le produit séminal d’un Indien intolérant au lactose, colossal, violent. Des spermatozoïdes porteurs du virus. L’horreur s’était passée entre 1967 et 1968. Une horreur destinée à se propager de génération en génération.
Désarçonné, écrasé d’interrogations, le flic referma l’album et le présenta lentement à Coralie, la contraignant à tendre le bras. Il nota précisément avec quelle main elle le récupéra.
La gauche.
GATACA venait de trahir sa présence.
Son cœur se serra dans sa poitrine. Il respira un grand coup pour faire taire la colère, l’envie de hurler qui montait en lui. D’une voix hésitante, il fit :
— Dites-moi que votre enfant sera une fille.
Coralie le regarda étrangement, puis secoua la tête.
— Non, ce sera un garçon.
Sharko essaya de garder son calme, mais intérieurement, il était décomposé, en miettes.
— Êtes… Êtes-vous suivie médicalement ?
— Oui mais je…
— Que donnent les échographies ? Est-ce que tout est normal ?
Coralie semblait perdue face à ce flic qui la malmenait et posait des questions dont elle ne comprenait pas le sens.
— Bien sûr que tout est normal ! Le bébé est gros, en pleine forme. (Elle sourit.) Il… Il bouge toujours ! Je n’ai jamais eu autant d’appétit, je n’arrête pas de manger, c’est un grand gourmand. Il n’y a que mon placenta qui présente un petit problème, mais ce n’est pas gr…
— Une hypervascularisation ?
— Comment savez-vous ? Qu’est-ce que tout ceci signifie ?
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