Il parlait avec dégoût, appuyant chaque mot.
— … Nous sommes le virus de la Terre, nous nous propageons sans jamais mourir. Quand Napoléon Chimaux s’est rendu compte que, à l’identique des temps préhistoriques, la vieillesse n’existait pas chez les mâles Ururu, que cette société s’équilibrait d’elle-même à travers ses morts et ses naissances tragiques, il a voulu avoir mon avis scientifique. Est-ce que les Ururu exerçaient leurs rituels à cause d’une culture, d’une mémoire collective perpétrée de génération en génération, ou les exerçaient-ils parce que la génétique ne leur laissait pas le choix ? Nous avons sympathisé, développé des affinités. Il m’a emmené là où personne n’était jamais allé, pour que je voie de mes propres yeux ses grands Indiens blancs.
Assis en tailleur, Chimaux posa calmement ses mains sur ses genoux. Les flammes se reflétaient dans ses pupilles dilatées. Lucie parvenait à peine à l’écouter. Des pensées éclairs, fracassantes, jaillissaient tout droit de son esprit, au rythme des flammes immenses qui dansaient devant elle : elle vit des boules de glace écrasées sur la jetée… Une voiture qui file sur une autoroute… Un corps carbonisé sur une table d’autopsie… Lucie détourna la tête, comme giflée. Elle divaguait, essayait d’écouter la voix de Chimaux, parmi les cris et les hurlements sous son crâne. Elle voulait tellement comprendre.
— Cet homme, face à vous, est le géniteur, et il va sortir le bébé avant de tuer la mère.
Le jeune indigène, grimé de la tête aux pieds, s’était agenouillé auprès de sa femme. Il parlait tout bas, caressant ses joues. Et la voix de Chimaux, toujours, entêtante, si lointaine et si proche à la fois.
— Ce mari s’est reproduit, ses gènes ont un avenir assuré, parce que son bébé va naître fort, gros, et fera un bon chasseur. Cet homme a tout juste dix-huit ans. Bientôt, il trouvera d’autres partenaires, des femmes de la tribu. Il diffusera sa semence, encore… Puis, dans quelques années, il se donnera la mort au cours d’une autre cérémonie. Les anciennes lui auront transmis l’art de se tuer proprement, sans souffrance, dans le respect de leurs traditions. Imaginez un peu ma stupéfaction, lorsque j’ai découvert le… fonctionnement des Ururu, il y a si longtemps. On éliminait les femmes lorsqu’elles donnaient naissance à des garçons, on les laissait vivre quand il s’agissait de filles. On tuait des hommes qui n’avaient pas trente ans, mais qui avaient accompli tout ce que la nature exigeait d’eux : combattre quand il le fallait, assurer leur propre descendance et la pérennité de leur tribu. Pourquoi cette culture si particulière, si cruelle, existait-elle dans cette tribu unique ? Quel était le rôle de la sélection naturelle là-dedans ? Comment l’Évolution intervenait-elle ?
Il but un liquide sombre qui le fit grimacer, puis cracha sur le côté.
— Je suppose que vous avez lu mon livre ? Vous avez eu tort, il n’est que foutaises. La violence des Ururu n’existe pas, parce qu’elle n’a pas le temps de s’exprimer : les adultes mâles se sacrifient aux premiers symptômes de déséquilibres, de visions inversées . J’ai inventé la violence légendaire de ce peuple, je l’ai portée d’université en université. Il fallait que cette tribu effraie autant qu’elle fascine, vous comprenez ? Les gens devaient avoir peur de venir ici, face à ces grands et puissants chasseurs. Partout à travers le monde, on m’a fait passer pour un fou, un meurtrier, un dégénéré assoiffé de sang, mais cette image ne faisait qu’arranger mes affaires. Il fallait qu’on nous craigne. Ce peuple est le mien, et je ne l’abandonnerai jamais.
— L’inné, l’acquis… La culture, les gènes… De si vastes débats. L’ADN forçait-il la culture Ururu, ou la culture Ururu modifiait-elle l’ADN ? Chimaux était grand partisan de la seconde solution, évidemment. Il avait sa propre théorie, purement darwiniste, sur le mode de fonctionnement de cette tribu : les Ururu étaient gauchers pour mieux combattre leurs adversaires, et ce caractère s’était inscrit dans leurs gènes, parce qu’il présentait un énorme avantage évolutif. Les mâles naissaient au détriment de leur mère, parce qu’ils survivraient et allaient de toute façon reconquérir des femmes plus tard, qu’ils féconderaient. Les filles ne tuaient pas leurs mères en naissant, parce que d’une part, elles ne combattaient pas, ne chassaient pas, et n’avaient donc pas besoin d’être fortes, mais aussi pour que les mères puissent à nouveau se reproduire et donner naissance à un garçon. Les Ururu mâles mouraient jeunes parce qu’ils s’étaient reproduits jeunes, comme Cro-Magnon, et que la nature n’avait plus besoin d’eux. Quant aux mères, elles mouraient plus âgées, parce qu’elles s’occupaient de la progéniture… Pour Chimaux, la culture Ururu modifiait réellement leurs gènes, et avait créé ce magnifique modèle évolutif. Mais moi, moi, j’étais persuadé que cela était avant tout génétique, que les gènes avaient forcé cette culture basée sur des sacrifices humains. Que les Ururu n’avaient jamais eu le choix : il fallait éliminer les mères donnant naissance à des garçons si on ne voulait pas les voir se vider de leur sang dans d’horribles souffrances. Que la violence incompréhensible qui les touchait quand ils devennaient adultes et qui annonçait la fin de leur vie était purement génétique, enfouie au plus profond de leurs cellules, et non pas influencée par l’environnement ou la culture. Les rites n’étaient que maquillage et superstitions.
— Alors, Chimaux et vous avez eu une idée monstrueuse pour confronter vos deux théories… Vous avez pratiqué des inséminations.
Noland serra les mâchoires.
— Chimaux avait un ego démesuré, il voulait toujours avoir raison, mais il était incapable de prendre des décisions. C’était mon idée à moi, et moi seul. J’ai toujours fait les choix les plus importants. C’est mon nom que l’on devra se rappeler, et non le sien.
— On se le rappellera, ne vous faites aucun souci là-dessus.
Le scientifique serra les lèvres.
— La seule chose que Chimaux a eu à faire était de prendre le pouvoir chez les Ururu. D’où l’idée de la rougeole… MON idée. C’est moi qui ai filmé les corps décimés, et non lui. C’est moi qui ai fait le sale travail, pour qu’il puisse s’approprier la tribu.
De petites bulles d’écume se posaient sur ses lèvres. Sharko se savait face à l’une des expressions les plus perverses de la folie humaine : des hommes qui dilapidaient leur intelligence supérieure dans l’unique dessein d’accomplir le mal. La figure du savant fou se trouvait incarnée juste en face de lui.
— Puis… en effet, j’ai inséminé des femmes, à leur insu. La cryogénie existait depuis les années trente, les spermatozoïdes congelés des Ururu ont traversé des milliers de kilomètres dans de petits conteneurs cryogéniques pour venir jusqu’ici. Des couples de bons Français venaient me voir parce qu’ils peinaient à avoir des enfants. Spermogrammes trop faibles, ovules peu féconds… J’auscultais ces femmes, certaines voulaient une insémination de sperme de leur mari. Facile pour moi d’y mettre le produit séminal des Ururu. C’était invisible. Ces Indiens étaient blancs, avec des traits caucasiens, les bébés qui naissaient avaient tout de bons Européens. Seule l’intolérance au lactose, qui se transmettait forcément du spermatozoïde Ururu à l’enfant, pouvait trahir cette manipulation. Et aussi le fait que l’enfant ne ressemblait pas à son père. Mais même dans ces cas-là, les familles trouvaient toujours des critères de ressemblance…
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