Il serra les deux poings.
— Je voulais… donner vie au véritable Phénix, voir de quoi il était capable par rapport à son cousin Ururu muté en forme de méduse, mais je n’ai pas eu le temps. Vous n’imaginez même pas le travail que j’ai accompli, les sacrifices que j’ai endurés. Vous, vulgaire petit flic de rue, vous avez tout gâché. Vous n’avez pas compris que l’Évolution est une exception et que la règle, c’est l’extinction. Nous sommes tous destinés à nous éteindre. Vous le premier.
Sharko s’approcha et lui enfonça le canon sur le nez.
— Votre petite-fille Coralie allait mourir sous vos yeux, et vous le saviez.
— Elle n’allait pas mourir. Elle allait jouer son rôle dicté par la nature. La nature doit décider, pas nous.
— Vous êtes un fanatique irrécupérable. Rien que pour ça, je vais appuyer.
Noland trouva la force d’étirer ses lèvres en un sourire froid.
— Tirez donc. Et vous ne connaîtrez jamais l’identité des quatre profils restants. Ou tout au moins, vous risquez de les découvrir un peu tard, quand le pire aura eu lieu. Et vous connaissez la couleur de ce pire, commissaire.
Sharko serra les dents, et dut lutter contre ses plus grands démons pour retirer son doigt de la détente. Il baissa son arme.
— Celle que j’aime a intérêt à revenir vivante, espèce d’ordure. Parce que même au fin fond de la prison où vous allez passer le reste de vos jours et être confronté aux pires déchets de votre satanée Évolution, je vous jure que je viendrai vous chercher.
Lucie ouvrit brusquement les yeux. Le paysage tanguait, comme posé sur des coussins d’air. Le grondement d’un moteur… Les effluves de limon… Les vibrations sur le plancher… Elle se redressa, une main sur le crâne, et mit quelques secondes à se rendre compte qu’elle se trouvait sur le Maria-Nazare . Le bateau naviguait à présent dans le sens du courant.
Elle rentrait au bercail.
Que s’était-il passé ?
Blème, Lucie se traîna jusqu’au bastingage et vomit. Elle vomit, parce que, comme une sordide vérité, elle voyait, aussi clairement qu’elle voyait le paysage, les jouets encore emballés dans la chambre des jumelles… Puis elle, seule devant les grilles de l’école, le jour de la rentrée scolaire, sans personne à amener… Le téléphone portable, abandonné dans un coin… Ses promenades, seule avec Klark, le long de la Citadelle. Les regards curieux de sa mère, les allusions, les soupirs… Seule, seule, toujours seule, à parler au chien, à un mur, à s’adresser au vide.
L’estomac de Lucie se tordit à nouveau. La jungle, les drogues, lui avaient révélé que ses deux petites filles étaient mortes. Que depuis plus d’un an, elle avait vécu avec un fantôme, une hallucination, un petit être de fumée venu lui apporter son soutien, l’aider à surmonter le drame.
Ô Seigneur…
Titubante, Lucie releva ses yeux embués vers Pedro, qui était appuyé à la proue et mâchait du tabac froid. Droit devant, se dressait le poste de la FUNAI. On ne chercha même pas à les arrêter, l’homme aux cicatrices leur faisait signe de circuler rapidement. Il fixa Lucie sans bouger, de son regard glacial, et retourna dans sa cabane à grands pas.
Le guide s’approcha de Lucie avec un sourire.
— Vous voilà de nouveau parmi nous.
Lucie inspira avec douleur, puis frotta ses larmes avec ses doigts. Elle avait l’impression de revenir d’outre-tombe.
— Que s’est-il passé ? Je me souviens de notre marche… De fumée… Puis, le trou noir. Juste des images dans ma tête. Des images… personnelles. Mais… où est Chimaux ? Pourquoi faisons-nous demi-tour ? Je veux retourner là-bas, je…
Pedro lui posa une main sur l’épaule.
— Vous avez vu Chimaux et ses sauvages. Ils vous ont ramenée au bateau, après trois jours.
— Trois jours ? Mais…
— Chimaux a été clair : il ne veut plus qu’on retourne là-bas. Jamais. Ni vous ni moi. Mais il a eu une phrase pour vous. Quelque chose qu’il m’a demandé de vous transmettre.
Lucie passa ses deux mains sur son visage. Trois jours. Que lui avait-on fait dans la tête ? Comment avait-on réussi à lui ouvrir l’esprit à ce point ?
— Dites-moi, murmura-t-elle avec tristesse.
— Il a dit : « Les morts peuvent toujours être vivants. Il suffit juste d’y croire, et ils reviennent. »
Sur ces mots, il se rendit dans la timonerie, donna fièrement un coup de corne de brume et remit les gaz.
Quelques heures plus tard, le bateau aborda le petit port de São Gabriel. Parmi la foule des locaux, un Européen se dressait, belle chemise grise mi-ouverte, lunettes de soleil sur les yeux.
Des lunettes dont l’une des branches était rafistolée à la glu.
Lucie sentit son cœur chavirer, et ses yeux s’embuèrent, encore. Avec un soupir, elle fixa silencieusement les flots noirs, ténébreux, sous lesquels foisonnaient pourtant des milliers d’espèces. Du fin fond de sa tristesse, elle se dit que tout ce qu’il y avait de plus sombre pouvait aussi porter l’espoir et la vie.
Le ciel du Nord déposait sur les tombes ses teintes argentées. Lucie fit le signe de croix devant le caveau de ses enfants, remonta un peu le col de sa veste et glissa son bras sous celui de Franck Sharko. Un vent froid, descendu du septentrion, décrochait les dernières feuilles des peupliers et annonçait un difficile mois de novembre. On disait que l’hiver à venir serait rude. Pour Lucie et Sharko, il ne le serait pas autant que l’été.
Seul dans les grandes allées, le couple finit par disparaître et regagna le centre-ville de Lille à pied. En ce milieu d’après-midi, les grands centres commerciaux ne désemplissaient pas, les SDF faisaient la manche ou se réchauffaient au-dessus des souffleries, bus et tramways brassaient leur lot quotidien de travailleurs, d’étudiants, de promeneurs : des gens qui suivaient chacun leur trajectoire mais qui participaient, sans même s’en rendre compte, au grand chantier de l’Évolution.
Franck et Lucie avaient prévu d’entrer dans un café de la Grand-Place pour discuter un peu mais, sur un coup de tête, le commissaire prit sa compagne par la main et l’entraîna aux abords du Vieux-Lille, dans la rue des Solitaires. Ils pénétrèrent alors dans un petit troquet qui ne payait pas de mine, le Némo. L’enseigne était neuve, l’établissement avait été racheté récemment par un ancien routier. Dès qu’il franchit les portes, Sharko sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Il respira les bonnes odeurs de vieilles briques et de ciment poreux. Ils s’installèrent sous une petite voûte à peine éclairée. Sharko observa autour de lui, les yeux brillants.
— C’est ici même que j’ai connu Suzanne. J’étais militaire. Je n’ai pas remis les pieds dans cet endroit depuis tellement longtemps.
Il prit les mains de Lucie dans les siennes. Ses doigts étaient redevenus épais, sa poigne, solide.
— C’est dans ce lieu tellement important pour moi que je veux te répéter que je t’aime, Lucie.
— Moi aussi, je t’aime. Si tu savais…
— Je le sais.
Ils se regardèrent sans plus parler, comme ils le faisaient souvent, puis commandèrent deux chocolats chauds qu’on leur apporta rapidement. Sharko fit tourner son index sur le rebord de sa tasse brûlante.
— J’ai appris hier que tu étais retournée voir ton commandant de police. Que tu t’étais renseignée pour une réintégration au 36 quai des Orfèvres. La Criminelle parisienne… Kashmareck t’aime beaucoup, il a l’air de se démener pour toi, et ta requête a toutes les chances d’aboutir. Pourquoi fais-tu une chose pareille ?
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