Sharko renforça l’étreinte sur la crosse de son arme. Jamais l’envie de tirer n’avait été aussi forte.
— Et vous avez même inséminé votre propre femme.
— Ne cherchez pas à me juger si rapidement. Pour votre gouverne, je n’ai jamais aimé ma femme. Vous ne connaissez rien de moi, de ma vie. Vous ignorez ce que les mots « obsession » et « ambition » signifient.
— Combien de pauvres innocentes avez-vous inséminé ?
— J’ai voulu en inséminer plusieurs dizaines, mais les taux d’échecs étaient énormes, ça ne fonctionnait pas bien. Nous étions aux balbutiements de la technique, et peut-être les spermatozoïdes supportaient-ils mal la cryogénisation et le transport. Au final, cela a fonctionné seulement avec trois femmes…
— La vôtre… Et la grand-mère de Grégory Carnot, entre autres, c’est bien ça ?
— En effet. Ces trois femmes inséminées ont eu un enfant chacune, et ce n’étaient que des filles.
— L’une de ces enfants nées d’insémination était donc Amanda Potier, la mère de Grégory Carnot, et l’autre, Jeanne Lambert, la mère de Coralie et Félix…
Il acquiesça.
— Trois filles avec des gènes Ururu, porteuses du virus qui, à leur tour, ont donné naissance à sept enfants, trois garçons et quatre filles…
La génération des enfants dont les codes génétiques étaient dans le livre de Terney, songea Sharko.
— … Cette génération des sept était, pour moi, la génération de la vérité. Félix Lambert… Grégory Carnot… et cinq autres. Sept petits-enfants avec des gènes Ururu, nés dans des bonnes familles, qui ont reçu de l’amour et qui, pourtant, reproduisaient le schéma de la tribu. Leurs mères mouraient en donnant naissance à des fils, et vivaient dans le cas contraire. De jeunes adultes mâles qui se mettent à… devenir violents. Ça a commencé il y a tout juste un an. Grégory Carnot a été le premier à, enfin, exprimer ce que j’avais attendu depuis toutes ces années. Carnot, vingt-quatre ans… Lambert, vingt-deux ans… Il semblerait que le virus se déclenche quelques années plus tôt dans notre société, plus proche de la vingtaine que de la trentaine. Sans doute le mélange avec les gènes occidentaux a-t-il… modifié légèrement le comportement de mon rétrovirus.
Il soupira.
— J’avais raison : la culture n’avait rien à voir là-dedans. Tout était purement génétique. Même plus que génétique, puisque j’apprendrais bien tard qu’il s’agissait en réalité d’un rétrovirus à la stratégie incroyablement efficace, qui a su trouver en la tribu quasi préhistorique des hôtes parfaits.
Malgré la situation tendue, ses yeux continuaient à briller. Le genre de fanatique qui le resterait toute sa vie, qui y croirait jusqu’au bout, et qu’aucune prison ne pourrait enfermer.
— Quel était le rôle de Terney là-dedans ? demanda Sharko.
— À l’époque, j’ignorais que le virus existait. Je ne comprenais pas ce qui tuait les mères, je pensais à un problème immunologique, quelque chose en rapport avec le système immunitaire, les échanges mères-fœtus durant la grossesse. Terney était certes un fanatique doublé d’un paranoïaque, mais il était un génie. Il connaissait sur le bout des doigts l’ADN et les mécanismes de la procréation. Il m’a aidé à comprendre, et c’est lui qui a déniché le rétrovirus. Imaginez l’état dans lequel je me suis trouvé, lorsque je l’ai visualisé pour la première fois au microscope…
Sharko pensa à la méduse ignoble, flottant dans son liquide. Une tueuse d’humains…
— … Ce rétrovirus, nous l’avons nommé du même nom que le projet d’insémination : Phénix. Je savais que Terney mordrait à l’hameçon, qu’il ne pourrait refuser l’opportunité de suivre une mère qui portait en elle un pur produit de l’Évolution. Je surveillais Amanda Potier, je la savais enceinte. Elle était quasiment la matérialisation du sens de la vie de Terney, de sa quête, de ses recherches… Grégory Arthur TAnael CArnot, G A TA CA, était un peu son enfant… Avec sa réputation et ses compétences, il lui a été facile de récupérer les échantillons sanguins des sept enfants après leur naissance, d’en faire des analyses, de m’aider à mieux connaître Phénix.
— Parlez-moi de ce Phénix. Comment cette saloperie fonctionne-t-elle ?
L’Ururu mâle souffla une poudre vers le visage de sa femme, dont les yeux s’ouvrirent en grand et rougirent instantanément. Puis il la fit mordre dans un bâton. Chimaux observait le macabre spectacle avec une certaine fascination dans les yeux.
— Le nouveau-né sera directement confié à une autre femme du village, qui devient par conséquent celle qui l’élève. Ainsi se perpétue la vie chez les Ururu. C’est cruel, mais cette tribu a traversé les millénaires avec ses rites. Si elle existe encore, c’est que, quelque part, un équilibre naturel, évolutif, s’est créé. La tribu Ururu n’a pas connu la décadence des sociétés pourrissantes du monde occidental. Elle n’a pas eu ce besoin absolu de se reproduire de plus en plus tard, de prolonger sa vie sans réelle utilité, de vivre dans le modèle familial tel que nous le connaissons. Regardez les dégâts en Occident : ces maladies qui se déclenchent en chaîne après quarante ans. Vous pensez qu’Alzheimer est une maladie nouvelle ? Et si je vous disais qu’elle a toujours existé, mais qu’elle ne s’est jamais déclarée simplement parce que les hommes mouraient plus jeunes ? Elle veillait au cœur de nos cellules et attendait son heure. Aujourd’hui, chacun peut connaître son génome, ses prédispositions aux maladies comme le cancer. Des probabilités immondes qui orientent notre futur… On en devient fou et hypocondriaque. L’Évolution ne décide plus de rien.
— Pourquoi Louts… marmonna Lucie dans un éclair de conscience.
— Louts est arrivée ici avec une théorie formidable, qui aurait pu être la mienne vingt ans plus tôt : la culture de combat d’une société, qui « imprime » le caractère gaucher dans l’ADN, forçant ainsi les descendants à être gauchers, eux aussi, pour en faire de meilleurs combattants… La mémoire collective qui modifie l’ADN… Elle avait MA conception de l’Évolution, elle était exactement comme moi.
Il baissa la ceinture de son treillis et désigna une large blessure, sur son aine.
— J’ai failli mourir il y a cinq ans. Noland voulait aller bien trop loin. Quand, avec Terney, il a repéré et cerné le fonctionnement exact du virus, il s’est mis à parler d’un projet de grande envergure. Si vous le connaissiez, vous sauriez ce que ces mots-là signifient dans sa bouche. J’ai voulu m’y opposer, parce qu’il ne s’agissait plus de quelques morts cette fois, mais bien de réinjecter un virus vivant dans le patrimoine génétique de l’humanité. Un sida puissance dix, censé faire le grand ménage. Alors, il a cherché à me tuer. Depuis ce temps, je ne sors plus de cette jungle.
Il réajusta ses habits, but un nouveau coup. Lucie essayait de mémoriser ses mots. Un virus… Noland… Elle devait lutter, les brumes l’enveloppaient, dévoraient ses pensées, gommaient ses souvenirs.
— Quand Louts est venue à ma rencontre, j’ai eu une idée. Je voulais savoir si… les premiers symptômes du virus avaient frappé de jeunes adultes mâles. Si certains d’entre eux étaient devenus ultra-violents, et si toutes les hypothèses de Terney et de Noland se confirmaient. Alors, j’ai utilisé l’étudiante, je lui ai demandé de faire le tour des prisons, d’y rechercher des gauchers violents, jeunes, présentant des symptômes de perte d’équilibre. Elle devait juste me ramener une liste de noms et des photos, je savais que j’y reconnaîtrais des petits-enfants Ururu et que, si tel était le cas, alors toutes les théories de Noland se vérifiaient. Quand je ne l’ai pas vue revenir, j’ai su qu’elle était allée beaucoup plus loin. Que ses recherches et son obstination lui avaient coûté la vie. Noland l’avait tuée…
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