Qui étaient ces gens piégés dans l’azote ? Sharko s’approcha, observa chaque visage.
— Ils ne veulent pas mourir. Ils veulent rester des êtres parfaits, en bonne santé, qui traversent les époques, attendant que la science et la médecine progressent. (Il tapa sur l’une des épaisses vitres.)D’autres savent ramener ces gens-là à la vie, ils ont les technologies nécessaires, et Tamboré 0 est la muraille qui les protège du monde extérieur.
Il se retourna, tandis que les autres policiers restaient sans voix, comme paralysés par ce qu’ils découvraient. Son téléphone vibra, ses mains se crispèrent sur son appareil lorsqu’il consulta l’écran. C’était l’informaticien Tomeo.
— Sharko !
— Lieutenant, écoutez-moi bien. Le mot de passe était « Germinal ». Il m’a donné accès non pas à une identité comme on s’y attendait, mais à une fenêtre de conversation Dark.Cover.
Sharko sentait de l’affolement dans la voix de l’informaticien. Il regarda ses collègues, l’air grave et le téléphone collé à l’oreille.
— L’Homme en noir n’est pas seul, c’est ça ?
— C’est bien ça, ils sont plusieurs. Ils n’ont pas de noms, les pseudos qui discutaient en anglais, il y a à peine dix minutes, étaient « Homme en noir 1 », « Homme en noir 2 », et ainsi de suite. C’est de cette façon qu’ils se définissent. Avec des numéros.
Sharko porta une main à son front.
— Combien sont-ils ?
— Beaucoup. Dix, vingt, peut-être plus. Mais… C’est comme s’ils étaient une seule personne. C’est curieux la manière dont ils communiquaient. Autre chose : j’ai cru qu’ils discutaient depuis plusieurs endroits du monde, mais on dirait que… que malgré tout ces hommes sont tous situés dans un même lieu géographique.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Ils viennent de parler d’une intrusion chez eux. L’un d’entre eux a dit : « Pas de survivants. »
Sharko raccrocha et lâcha en anglais :
— Josh Ronald Savage n’est pas le seul Homme en noir. Ils sont plusieurs. Tout Tamboré 0 leur appartient. On a atterri au beau milieu de la fourmilière.
— Vous voulez dire que…
— Toutes les villas… Tous les habitants de cette résidence. Ils sont impliqués, et ils vont chercher à nous tuer. Prévenez vos hommes.
Soudain, un coup de feu résonna au rez-de-chaussée. Puis un autre, juste après. Les trois policiers se précipitèrent vers l’ascenseur. Sharko voulut monter avec eux, mais l’un des policiers, visière baissée, le repoussa.
— Restez là, en sécurité, va y avoir de la casse. On viendra vous rechercher.
Les portes se refermèrent sur les trois têtes casquées.
Sharko tambourina des deux poings sur les parois métalliques, en vain.
Le combat se ferait sans lui.
Le temps lui parut interminable.
Assis contre le mur du couloir, Sharko entendait des bruits d’hélicoptères et de coups de feu depuis plus de dix minutes. Des balles semblaient fuser de partout, des vitres explosaient, des hommes criaient. De surcroît, Casu ne lui donnait aucune nouvelle par téléphone, probablement pris sous le feu.
On s’entretuait, quelques mètres au-dessus, et lui se sentait comme le spectateur aveugle et impuissant d’un drame horrible. Il resta là, immobile, silencieux, empli de colère et la frousse au ventre. Il avait toujours cru à l’existence d’un seul individu, or les Hommes en noir étaient une armée. Ils étaient légion.
Chacun de ces monstres avait sans doute répandu le Mal à sa façon, dans son pays, à son époque. Franck réalisa que la page du Darknet énumérant les dates de 1963 à aujourd’hui n’était qu’une compilation de leurs « exploits » respectifs. La même onde noire et négative avait été leur moteur commun et ils s’étaient naturellement rapprochés les uns des autres, comme des particules qui s’attirent et finissent par se rencontrer, où qu’elles se trouvent. L’Internet, puis le Darknet les y avaient aidés. Ils s’étaient rassemblés dans un ghetto, y avaient construit leurs magnifiques demeures pour y poursuivre leurs crimes à grande échelle.
Soudain, Sharko perçut un bruit franc, sur sa gauche : celui d’une bouteille qui roule sur du carrelage. Son cœur fit un bond dans sa poitrine : cela venait du laboratoire.
Il se redressa sans bruit, plaqué contre le mur, retenant son souffle. Au-dessus, les néons émettaient un sinistre bourdonnement. Il y avait une autre présence dans le sous-sol, alors que la seule issue était l’ascenseur, et que les hommes avaient fouillé chaque recoin méticuleusement. Franck fit quelques pas silencieux. Ce qu’il découvrit ensuite lorsqu’il arriva dans l’entrée du laboratoire manqua de le faire chanceler.
Josh Ronald Savage était à genoux, les mains à plat sur le sol. Sa tête dodelinait de droite à gauche. Il finit par se redresser en grimaçant. Il prit appui sur un mur, le dos courbé, et leva les yeux. Il serra les lèvres lorsqu’il découvrit Sharko qui se tenait juste devant lui. Ses pupilles étaient rétrécies.
— J’aurais au moins essayé, lâcha-t-il avec peine en français.
La poitrine sifflante, il prit une grande inspiration et toussa longuement. Sharko restait immobile face à lui.
— Vous étiez mort.
Savage respira un grand coup, une main sur le cœur, et désigna du menton les tubes à essais colorés rangés dans une armoire vitrée.
— J’ai tenté… un dernier tour… Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut faire avec les venins… Surtout celui d’une certaine espèce d’anguille. Les dosages se font évidemment au millionième de litre… (Il toussa encore.) Il en suffit d’un peu trop, et l’état de mort provoqué par l’injection se transforme en vraie mort biologique… J’ai avalé le poison quand je vous ai entendu dans l’ascenseur, espérant échapper à votre vigilance par la suite, mais… on dirait bien que je me suis trompé. Vous êtes là, en face de moi… Vous, encore et toujours vous.
Il considéra Sharko de son regard glacial.
— Ça fait longtemps que je vous retrouve dans mon sillage… Vous êtes un coriace, taillé dans le roc. Comment va votre ami au fait, le jeune capitaine de police Bellanger ?
Savage ne montrait aucune peur, pas le moindre signe de faiblesse. Il voulut se baisser pour ramasser son chapeau, mais Franck écrasa le feutre du plat du pied.
— C’est terminé, Savage. Votre grand rêve de destruction n’aura pas lieu.
Savage parvint à sourire. Une rangée de dents apparut dans la barbe grise et taillée au carré.
— Rien n’est terminé, au contraire. Écoutez, là-haut… Ces gens n’ont pas peur de mourir parce qu’ils savent que le travail a été fait. Les graines sont semées, c’est là l’essentiel. Bientôt, il y aura de nouveaux Hommes en noir, des amis du deuxième cercle qui se sentiront capables d’aller plus loin, de prendre la relève comme aurait pu le faire Hervé Crémieux. Ils recréeront des structures similaires à Tamboré, ailleurs dans le monde. Les nouvelles technologies, les moyens de communication modernes nous rapprochent les uns des autres. Vous ne nous vaincrez jamais. Vous pouvez nous tuer, nous, mais pas notre savoir ni notre volonté.
Il eut un mouvement de bras circulaire.
— Qu’est-ce que vous allez faire ? M’enfermer ? Les barreaux d’une prison n’y changeront rien. Il y a beaucoup de gens faibles et fragiles dans les prisons, vous savez ? Je crois que je m’y sentirai bien, contrairement à vous et aux vôtres. Non… Vous ne serez jamais en sécurité.
Les balles cessèrent soudain de siffler. Savage gonfla la poitrine, se baissa et tira sur son chapeau coincé sous la semelle de Sharko. Il inclina la tête.
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