Les hommes traversèrent un jardin paysager avant de gagner une allée bordée de fleurs. Ça sentait le paradis. Un gros Range Rover était garé devant l’immense résidence, dont les lumières à l’étage étaient allumées.
Avec des gestes rapides et précis, le leader signala à ses subordonnés de foncer. La porte vola en éclats, le système d’alarme se mit à hurler. Les hommes plaquèrent leurs mains sur leurs oreilles. L’un d’entre eux trouva la sirène qui était trop haut perchée pour qu’on l’atteigne. Alors, il ouvrit le feu. Le calme revint et soulagea les tympans. Ensuite, ils se précipitèrent vers l’étage, torches et fusils braqués, et entrèrent dans la chambre d’où venait la lumière.
La pièce était vide. Sur la droite, un écran allumé, montrant l’entrée de la résidence et les policiers devant, émettait un bip régulier : Savage avait donc été au courant de leur présence. Les policiers fouillèrent l’intégralité de la maison, sans y déceler la moindre trace de vie. Le chef de la brigade d’intervention posta davantage d’hommes devant la grille principale de l’entrée de Tamboré et appela des renforts.
Savage se planquait quelque part dans la résidence.
Les policiers, par groupes de deux, se dispersèrent dans diverses directions. Jardins, allée centrale, murs d’enceinte. Au bout de l’allée de la propriété de Savage, l’œil aux aguets, Eduardo Fagundes tira une cigarette d’un paquet et en proposa une à Sharko et à Casu qui refusèrent.
— Il est pris au piège, il ne sortira pas d’ici. On va l’avoir.
— Dans combien de temps les renforts seront là ? demanda Sharko.
— Plus de trente hommes et un hélicoptère vont arriver d’ici une vingtaine de minutes.
Sharko suivit du regard deux policiers qui se dirigeaient vers la clinique, à une trentaine de mètres.
— Je vais avec eux.
Sharko n’attendit pas que Fagundes lui réponde et se mit à courir dans leur direction. Il les rejoignit avant qu’ils pénètrent dans le bâtiment. Sharko leur parla en anglais.
— Je viens vérifier avec vous. Tout à l’heure, quand on est tous passés en courant, je crois que j’ai vu les portes se refermer. Il y a sans doute quelqu’un là-dedans.
Les deux hommes se consultèrent quelques instants, puis le plus grand se tourna vers lui.
— Très bien, mais vous restez en retrait.
Les portes coulissantes s’ouvrirent automatiquement devant eux. Ils s’avancèrent vers l’accueil éclairé, puis empruntèrent l’unique couloir qui partait sur la gauche. Il y avait un ascenseur et des portes fermées plus loin. Les deux policiers armés les ouvrirent une à une et découvrirent un cabinet médical, un autre de dentiste, une salle de rééducation et un petit bloc opératoire.
L’un d’eux observa les différents appareils.
— Chirurgie esthétique. Rien d’anormal.
Ils appelèrent l’ascenseur. Il n’y avait qu’un étage, mais une serrure sous le bouton « 0 » attira l’attention de Sharko. Il le fit remarquer aux hommes. Le plus gradé prit son téléphone et appela un collègue capable de se charger de ce genre de serrure. En attendant, ils visitèrent le premier où se succédaient trois chambres vides et ultra-modernes. Sharko jeta un œil par l’une des fenêtres qui donnaient sur l’allée centrale. Il apercevait au loin Casu et Fagundes, toujours plantés devant la résidence de Savage.
Quand ils redescendirent, un officier de leur équipe d’intervention les attendait avec un sac à bandoulière. Cinq minutes plus tard, le tableau de bord de l’ascenseur était démonté, dévoilant une plaque électronique de composants. L’officier les invita à pénétrer dans l’ascenseur, entra à son tour et, avec un fil en cuivre courbé, établit le contact entre deux endroits de la plaque. L’engin se mit à descendre durant quelques secondes. Sharko était au fond de l’étroite cabine, tandis que ses trois accompagnateurs faisaient barrage et braquaient leurs armes, l’un accroupi, les deux autres debout, prêts à ouvrir le feu en cas de nécessité.
Les portes s’ouvrirent. Des néons s’allumèrent au-dessus d’eux lorsqu’ils firent un pas dans le couloir souterrain d’une propreté irréprochable. L’homme de tête poussa du bout du pied la première porte qu’il rencontra. Là encore, un néon illumina la pièce. Les hommes s’y engouffrèrent et s’arrêtent aussitôt.
Les yeux grands ouverts, Josh Ronald Savage vit trois canons se braquer en direction de son visage. Mais il ne bougea pas d’un cil. Sharko le découvrit couché par terre au milieu d’un laboratoire, les doigts autour d’une petite bouteille ouverte et quasiment vide. Un chapeau de feutre noir reposait à ses côtés. Il avait la barbe épaisse, le front creusé de rides, et était tout de noir vêtu.
L’un des hommes signifia d’un geste que c’était terminé. Les policiers baissèrent leurs armes, remontèrent leurs visières et se relâchèrent en soufflant. Sharko s’approchait, n’arrivant pas à y croire. Savage, là, en face de lui. Enfin. Il éprouva le besoin de toucher le corps, de s’assurer que tout était terminé. Alors, il s’agenouilla et vérifia que Savage ne respirait plus, fixant ses grands yeux aux pupilles dilatées. Il jeta un œil à la bouteille de verre marron que l’assassin tenait dans la main.
Il s’était vraisemblablement empoisonné.
Franck Sharko se redressa, amer. Il aurait espéré une autre fin, car Josh Ronald Savage était parti sans payer pour ses crimes, au cœur de son petit laboratoire souterrain. Autour d’eux, il y avait des fioles, des tubes à essais, des tas de produits, comme des poisons, des venins de serpent, de scorpion, de grenouille. Sur le côté, divers objets, tels que des parapluies avec une pointe en métal, des cannes truquées.
L’un des policiers les appela depuis une autre pièce. Ils sortirent, passèrent devant un bloc chirurgical qui n’avait rien à voir avec celui du rez-de-chaussée. Il était beaucoup plus fourni, équipé de grosses machines complexes, de moniteurs en tout genre et d’une multitude d’instruments chirurgicaux emballés et rangés. Les hommes se demandèrent à quoi tout ceci pouvait bien servir.
Ce qu’ils découvrirent dans la pièce voisine leur coupa les jambes. De petits cubes aux parois translucides étaient alignés les uns à côté des autres, reliés à des appareils contrôlés par des sondes de température. À l’intérieur, il y avait des organes et des tissus branchés à des capteurs et des aiguilles reliées à des tuyaux. Des cœurs, des foies, des reins, des morceaux de peau, des tendons, des os, par dizaines.
Des mots s’entrechoquèrent dans la tête de Sharko. Trafic d’organes, meurtres, conservation…
— Ils ont trouvé la technique pour conserver les organes vivants. Ils les stockent ici, comme des pièces détachées prêtes à l’usage. Quand l’une d’entre elles tombe en panne, ils la remplacent. Ils veulent rester performants, malgré la vieillesse et le temps qui passe.
— Qui ça, « ils » ?
Sharko n’entendit pas l’homme qui lui posait la question. Il avait remarqué une porte, au fond de la pièce. Il s’approcha et la poussa avec appréhension. Ce qu’il découvrit était encore pire : des corps nus et rasés d’adultes plutôt âgés flottaient dans de grands aquariums verticaux, piégés dans de l’azote liquide à -180 °C. Leurs visages paraissaient capturés dans des cristaux de glace. Un véritable musée morbide d’êtres qui n’étaient peut-être ni vivants ni morts. Le flic savait qu’on les avait cryogénisés, il avait déjà vu ces horreurs sur l’une des webcams et, surtout, lors d’une enquête précédente. Il sut que, malgré tous leurs efforts à l’époque pour mettre un terme à ces abominations, la science de la conservation des corps avait été importée de Russie, peut-être par des scientifiques, des chercheurs qui, comme Savage, étaient passés à travers les mailles du filet.
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