Le lieutenant de police fit sortir l’oncle et le confia aux collègues de la BAC, puis alla rejoindre Nicolas, Bertrand et les autres flics. Le temps avait passé, les hommes étaient en train d’empiler des livres sur une grande bâche étalée devant le mobil-home. Il y en avait déjà une bonne centaine, de toutes sortes. Sharko remarqua plusieurs bibles, différentes éditions. Casu avait les bras chargés.
— On vide à mesure pour y voir clair. On a déjà trouvé des trucs intéressants planqués derrière les livres, tu devrais aller y jeter un œil.
Sharko entra dans la caravane. Nicolas, qui avait enfilé des gants en latex, était assis à la table du minuscule salon, devant un cahier ouvert. D’autres étaient entassés sur sa gauche. Il releva la tête vers Sharko dans un soupir, et lui tendit le cahier en sa possession.
— Celui-là est le plus intéressant et probablement le plus récent du lot. Regarde.
L’écriture était minutieuse, serrée, réalisée à l’encre noire. Muriez s’était appliqué sur chaque lettre formant chaque mot, chaque dessin. Franck tourna les pages. Partout, des esquisses de croix inversées, des figures de diable, des têtes de rat, le schéma complet de l’anatomie d’une puce, avec les flèches indiquant le nom des différents organes. Les dessins étaient réalisés à la perfection. Il fallait bien admettre que Muriez avait du talent.
Plus loin, sur la page de gauche, se trouvait un descriptif complet et annoté du costume des médecins bec, et sur celle de droite ainsi que sur les suivantes des patrons pour fabriquer une tenue identique, avec le masque et les gants auxquels Muriez avait ajouté les lames tranchantes. L’Homme-oiseau avait utilisé des matériaux comme le tissu, le papier journal, la colle, la peinture, du métal tiré des carcasses de véhicules…
Sharko tourna encore les pages. Le tueur avait alterné entre dessins, notes personnelles et citations d’ouvrages religieux, dont la plupart étaient tirées de la Bible.
C’est lui qui conduira l’assaut final de Satan contre le Christ et ses disciples, juste avant le retour physique de Jésus-Christ sur la terre, pour y établir Son Royaume…
Nicolas avait relevé les yeux vers Bertrand Casu, qui se tenait debout, un autre cahier dans les mains.
— Et encore un. Celui-là était planqué derrière une pile de livres dans la cuisine. On dirait que Muriez s’est aménagé des sortes de petites trappes pour accéder à ses délires.
Nicolas le prit avec appréhension et le posa devant lui. Il se mit à le feuilleter. Des photos étaient collées en un patchwork immonde. Des animaux disséqués, des chats éventrés, avec, chaque fois, une petite légende. Les clichés dataient de 2011. Plus loin, des humains. Le promeneur de Meudon et son chien. Il était indiqué, sous les clichés « Forêt de Meudon, 25 nov 2013 ».
— Un album-souvenir de ses crimes.
Nicolas tourna d’autres pages et s’arrêta devant les photos des quatre hommes enchaînés dans les égouts. Son nez se plissa.
— Bon Dieu.
Les SDF prisonniers étaient accablés par la maladie. Des cadavres ambulants qui, rampant au sol, tendaient la main vers le photographe, comme pour le supplier de les achever. L’un d’entre eux avait le visage déformé par de gros boutons noirs, un autre n’avait plus que la peau sur les os, comme aspiré de l’intérieur. Il baignait dans ses sécrétions. Ces hommes avaient été frappés par un mal dévastateur.
Sharko observa aussi les photos.
— On a cru que les SDF avaient servi de cobayes pour la grippe… Mais une grippe ne pourrait pas faire ça.
— C’est la peste. Ils leur ont refilé la peste.
Sharko découvrait les ravages de la maladie sur l’être humain. Un tableau d’horreur. Ces hommes avaient été des objets expérimentaux, ils avaient dû endurer le stade ultime de la souffrance. Réduits à de la matière première. Le flic se rappelait les rats morts dans les égouts, et ce cadavre d’animal couvert de puces. Nicolas voulut continuer à feuilleter le cahier, mais Sharko lui posa une main sur le poignet.
— Tu devrais me laisser faire à présent.
Nicolas secoua la tête.
— Ça va, Franck.
— Tu es bien certain ?
— Ça va, je te dis.
Franck, de son côté, n’avait pas besoin d’en voir plus. Dans un soupir, il se leva et partit aider ses coéquipiers. Il savait pertinemment ce que Nicolas découvrirait sur les pages suivantes. Pourquoi s’infligeait-il cette souffrance ? Sa haine était déjà bien assez forte, la coupe était pleine. Mais Nicolas voulait aller au bout du tunnel. Ne rien lâcher. Plus que tout au monde, faire que Christophe Muriez paie pour ses crimes.
Sharko se retrouva dans la chambre, au fond du mobil-home.
Personne n’avait touché à rien. La grande carte de Paris était punaisée sur un panneau de liège juste en face de lui. À côté, il y avait le symbole des trois cercles, dessiné sur une feuille collée sur la cloison. Muriez avait tracé des points sur les cercles, comme des planètes en orbite sur un système solaire macabre. Beaucoup de points sur le cercle le plus extérieur, moins sur le deuxième, un seul sur le premier : l’Homme en noir, le maître de cet univers de folie et de mort, capable de traverser les lieux et les époques.
L’œil de Sharko fut attiré par des coordonnées notées au crayon de bois, dans le coin inférieur droit du plan de Paris. Muriez avait à peine appuyé sur la mine.
142°38’48.34"E
11°23’40.43"N
Il fronça les sourcils, sortit un petit papier et compara avec les coordonnées retrouvées chez Crémieux.
11°23’40.40"N
142°38’48.38"E
Elles étaient presque identiques, mais les derniers chiffres étaient différents. Sharko ne comprenait pas. Il entra les données sur le système GPS de son téléphone et tomba encore une fois sur la fosse des Mariannes.
Bertrand Casu entra dans la chambre.
— Il est presque 14 heures, je vais aller acheter des sandwichs. Qu’est-ce que tu veux ? Thon-mayo ?
Casu suivit le regard de Sharko et fixa lui aussi la carte de la capitale avec attention, remarquant les coordonnées inscrites en bas. Sharko lui montra l’écran de son portable.
— Merde, c’est incompréhensible, fit Casu.
— Une vraie colle.
Bertrand se gratta le crâne et observa de nouveau le plan de Paris.
— Ça ne sert à rien, j’ai déjà regardé de près, fit Sharko. Hormis ces coordonnées GPS, il n’y a rien à trouver. Pas de marque de crayon, aucun signe qui indique un endroit particulier. On ne sait pas où il va larguer ses puces.
— Tu penses que Muriez va frapper sur la capitale ?
— Cette carte est le seul truc neuf dans ce bordel, elle n’est pas là pour décorer. Muriez s’endort chaque soir avec le plan de Paris en face de lui. Peut-être qu’il imagine déjà le chaos qu’il s’apprête à semer avec ses puces ? Si on s’en tient au plan, ça élimine les aéroports.
— Qu’est-ce qu’il va viser, alors ? Une gare ?
— Il va viser ce que Crémieux lui a dit de viser. Et, donc, ce que Josh Ronald Savage veut depuis le début. Ça pourrait être le Louvre, un bateau-mouche, un bus touristique… Pourquoi pas les Galeries Lafayette ? Il y a des quartiers bondés de touristes chinois qui pourraient ramener la peste sur leur territoire… Les cibles peuvent être tellement nombreuses et on peut mettre toutes les forces de police ou les militaires qu’on veut, s’il veut frapper, il frappera. Le temps passe, Bertrand, et nous, on en est à feuilleter les cahiers délirants de ce dégénéré pour espérer trouver la faille.
Il désigna le couloir.
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