Servus fidelis . Un serviteur fidèle. C’était inscrit sur son blason. Une devise prosaïque pour un homme prosaïque.
Un administrateur…
Au bout d’un moment, il retourna dans la salle de bains et se versa un verre d’eau.
Très bien, alors, se dit-il. Administre .
Les portes de la résidence Sainte-Marthe seraient fermées à 18 heures. Personne ne serait admis après.
— Arrivez tôt, Éminences, avait recommandé Lomeli aux cardinaux lors de leur dernière congrégation, et rappelez-vous qu’aucune communication avec l’extérieur ne sera autorisée une fois que vous aurez intégré la résidence. Tous les téléphones, tablettes et ordinateurs portables doivent être remis à la réception. Vous devrez franchir un portique de détection pour être certain qu’il n’y ait pas d’oubli, mais cela accélérerait considérablement les choses si vous remettiez tout directement.
À 14 h 55, un manteau d’hiver glissé sur sa soutane, il se tenait devant l’entrée, encadré par ses assistants. Cette fois encore, Mgr O’Malley, secrétaire du Collège, et l’archevêque Mandorff, maître des célébrations liturgiques pontificales, l’accompagnaient, avec les quatre auxiliaires de Mandorff : deux maîtres de cérémonie, dont l’un était un prélat et l’autre un prêtre, et deux frères de l’ordre de Saint-Augustin qui étaient attachés à la sacristie pontificale. Lomeli avait également droit au service de son chapelain, le jeune père Zanetti. Ce petit groupe restreint et les deux médecins qui devaient rester à disposition en cas d’urgences médicales constituaient la totalité de ceux qui superviseraient l’élection de la figure spirituelle la plus puissante de la terre.
Le froid s’installait. Invisible, mais tout proche dans le ciel déjà sombre de novembre, un hélicoptère s’attardait à deux cents mètres au-dessus du sol. Le bourdonnement des rotors semblait parvenir par vagues, s’intensifiant et diminuant selon que l’appareil ou le vent changeait de direction. Lomeli scruta les nuages pour essayer de déterminer où il était. Il s’agissait probablement d’une équipe de télévision envoyée pour prendre des images aériennes de l’arrivée des cardinaux ; à moins que l’hélicoptère ne fasse partie du service d’ordre ? Le doyen avait été mis au courant des mesures de sécurité par le ministre de l’Intérieur italien, un économiste au visage juvénile, issu d’une famille catholique renommée, qui n’avait jamais rien fait d’autre que de la politique et dont les mains tremblaient lorsqu’il parcourait ses notes. Le ministre avait répété que la menace terroriste était considérée comme sérieuse et imminente. Des missiles antiaériens et des snipers seraient postés sur les toits des immeubles autour du Vatican. Cinq mille militaires et policiers en uniforme patrouilleraient ouvertement les rues avoisinantes en démonstration de force et plusieurs centaines d’agents en civil se mêleraient à la foule. À la fin de l’entretien, le ministre avait demandé à Lomeli de le bénir.
De temps à autre, par-dessus le ronronnement de l’hélicoptère, on entendait la rumeur d’une lointaine manifestation : des milliers de voix qui psalmodiaient en chœur, ponctuées par des klaxons, des roulements de tambours et des sifflets. Lomeli s’efforça de déterminer contre quoi on manifestait. C’était impossible. Partisans du mariage gay et opposants à l’union civile, avocats du divorce et collectifs des Familles pour l’unité catholique, femmes réclamant d’être ordonnées prêtres et femmes revendiquant le droit à la contraception et à l’avortement, musulmans et antimusulmans, immigrants et anti-immigrants… tous se mêlaient en une même cacophonie de rage indistincte. Des sirènes de police se déclenchèrent, d’abord une, puis une autre et enfin une troisième, comme si elles se couraient après depuis des coins opposés de la ville.
Nous sommes une arche, songea-t-il, entourée par le flot montant de la discorde.
De l’autre côté de la place, au coin le plus proche de la basilique, un carillon mélodieux marqua les quatre quarts d’heure en une succession rapide ; puis la grande cloche de Saint-Pierre sonna 15 heures. Inquiets, les agents de sécurité en courts manteaux noirs posaient, tournaient et s’agitaient telle une bande de corbeaux.
Quelques minutes plus tard, les premiers cardinaux firent leur apparition. Ils portaient leur longue soutane noire à liseré rouge ordinaire, avec la large ceinture de soie rouge nouée à la taille et une calotte rouge sur la tête. Ils remontaient la côte depuis la direction du palais du Saint-Office et étaient accompagnés d’un garde suisse en casque à plumet, armé d’une hallebarde. La scène aurait pu se dérouler au XVIe siècle s’il n’y avait eu le bruit de leurs valises à roulettes qui tressautaient sur les pavés.
Les prélats approchaient. Lomeli carra les épaules. Il reconnut deux cardinaux grâce à ses fiches. À gauche, il y avait le cardinal brésilien Sá, archevêque de São Salvador da Bahia ( 60 ans, théologien de la libération, pape possible, mais pas cette fois-ci ), et à droite, le vieux cardinal chilien Contreras, archevêque émérite de Santiago ( 77 ans, ultraconservateur, en son temps confesseur du général Augusto Pinochet ). Entre eux, venait un petit personnage digne. Il mit plus de temps à le resituer : le cardinal Hierra, archevêque de Mexico, dont le nom seul revenait à Lomeli. Il devina tout de suite que les trois prélats avaient déjeuné ensemble, sans doute pour tenter de s’accorder sur un candidat. Ils étaient dix-neuf cardinaux électeurs d’Amérique latine, et s’ils devaient voter en bloc, ils représenteraient une vraie puissance. Mais il suffisait d’observer l’attitude du Brésilien et du Chilien, la façon dont ils évitaient même de se regarder, pour comprendre qu’un tel front commun était impossible. Ils s’étaient probablement déjà disputés rien que pour décider du restaurant où se retrouver.
— Mes frères, les accueillit le doyen en ouvrant les bras, bienvenue.
L’archevêque mexicain entreprit aussitôt de se plaindre dans un mélange d’espagnol et d’italien de sa traversée de Rome — il montra sa manche d’étoffe sombre maculée de crachats — et de leur réception au Vatican, qui n’avait guère été meilleure. Ils avaient dû présenter leurs passeports, se prêter à une fouille au corps et ouvrir leurs bagages.
— Sommes-nous des criminels de droit commun, Doyen, ou de quoi s’agit-il ?
Lomeli saisit fermement la main agitée dans les siennes.
— Éminence, j’espère au moins que vous avez bien déjeuné — ce sera la dernière fois avant un certain temps — et je regrette que vous vous soyez senti humilié. Mais nous devons faire de notre mieux pour assurer la sécurité de ce conclave, et je crains que cela n’entraîne pour nous tous certains inconvénients. Le père Zanetti va vous conduire à la réception.
Alors, sans lui lâcher la main, il poussa doucement Hierra vers l’entrée de la résidence Sainte-Marthe avant de le libérer. O’Malley les regarda s’éloigner, cocha leurs noms sur la liste puis se tourna vers Lomeli en haussant les sourcils. Le doyen lui retourna un tel regard noir que les joues couperosées du secrétaire du Collège virèrent au cramoisi. Il avait beau apprécier le sens de l’humour de l’Irlandais, il ne tolérerait pas que l’on se moque de ses cardinaux.
Un autre trio gravissait déjà la côte. Des Américains, se dit Lomeli, ils ne se quittaient pas : ils avaient même commencé à donner ensemble des conférences de presse quotidiennes jusqu’à ce qu’il y mette un terme. Il devina qu’ils avaient partagé un taxi pour venir de la Villa Stritch, résidence romaine des membres du clergé américain. Il reconnut l’archevêque de Boston, Willard Fitzgerald ( 68 ans, préoccupé par ses responsabilités pastorales, doit encore faire le ménage après les scandales d’abus sexuels, bon avec les médias ), Mario Santos SJ, archevêque de Galveston-Huston ( 70 ans, président de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, réformateur modéré ), et Paul Krasinski ( 79 ans, archevêque émérite de Chicago, préfet émérite de la Signature apostolique, traditionaliste, fervent partisan des Légionnaires du Christ ). Comme les Latino-Américains, les Nord-Américains cumulaient dix-neuf voix, et l’on supposait généralement que Tremblay, en tant qu’archevêque émérite de Québec, en récolterait la plupart. Il n’obtiendrait pas cependant celle de Krasinski, l’archevêque de Chicago s’étant déjà déclaré en faveur de Tedesco, et cela en des termes destinés à insulter le défunt pape : « Il nous faut un Saint-Père qui puisse ramener l’Église dans le droit chemin après une si longue période d’égarement. » Il marchait en s’appuyant sur deux cannes, et il en brandit une en direction de Lomeli. Le garde suisse portait sa grosse valise de cuir.
Читать дальше